Le lendemain, Jean Rochecotte partit pour Rouen avec Joseph Huroux qui ne lâchait pas sa caisse.
Ce qu'ils firent dans les bureaux de l'intendance, ma foi, je n'en sais rien, mais ils revinrent sans les pièces de 6 livres et avec un petit morceau de fourniture, un rien, 50 ou 60.000 francs de chevaux à livrer.
Vincent Malouais, le maquignon, se mit aussitôt en campagne. Au bout de trois semaines, l'association avait fourni une centaine de rosses à l'État et gagné dessus cent pour cent.
Jean Rochecotte et Jean Huroux allèrent cette fois jusqu'à Paris. Toujours même ignorance sur ce qu'ils purent bien faire chez M. le ministre. Mais ils avaient emporté 25.000 francs et revinrent sans le sou avec un plein sac de marchés.
Marchés de salaisons, marchés de draps, marchés de chaussures.
Alors, tout le monde se mit à l'œuvre: le bedeau qui avait été savetier se chargea des souliers, le maquignon qui connaissait tout des chevaux, même la viande, prit à son compte les salaisons; le déserteur qui avait foulé la laine à Saint-Pierre-lès-Louviers, s'occupa des draps, et vogue la galère! On eut des domestiques, des commis, un bureau comme M. l'intendant lui-même.
Si bien que, non pas tout à fait au bout de six mois, mais après avoir comblé pendant deux ans l'armée française de souliers en papier mâché, de culottes et de vestes en amadou, de jambons de cheval malade et généralement de toutes autres espèces de friandises, nos cinq associés normands avaient leur joli million en belles monnaies sonnantes dans la caisse tenue par Joseph Huroux.
L'idée leur vint de partager. En apparence, ce n'était pas très difficile. Un million entre cinq donne à chacun deux cents mille francs.
Un petit enfant pourrait faire le calcul.
Mais deux Normands ne peuvent jamais partager quoi que ce soit, même une pomme de Chatigny sans l'homme de loi. Jugez quand ils sont cinq et qu'il s'agit de cinquante mille livres de rentes au denier vingt.