Le commencement de notre besogne est sacré, nous élevons un autel à notre peine, qu'elle ait enfanté la vérité ou l'erreur.
Il est à nous ce travail. Nous défendons qu'on y touche.
Le seul moyen de ne perdre aucune parcelle de nos efforts, c'est d'en consacrer provisoirement le résultat bon ou mauvais. Ainsi faisons-nous. Par je ne sais quel travail de chimie intellectuelle, deux choses absolument opposées se mêlent en nous et se confondent. Nous faisons de l'hypothèse une réalité pour dormir dessus. Nous avons dit d'abord: supposons que l'accusé soit coupable. Voilà bientôt un point réglé. Il n'y a que le subjonctif à remplacer par l'indicatif: L'accusé est coupable.
Or, un coupable est nécessairement retors.
Et voilà comme quoi ma pauvre petite Jeanne a un système!
Chaque profession a son écueil. C'est ici l'écueil du juge, chargé d'une instruction criminelle.
Dès qu'on s'est dit en désignant un être humain: voici le coupable, la conscience est entraînée sur une pente terrible.
Comme nous avons consenti à tout voir au travers d'un certain milieu qui est notre hypothèse même, élevée à la hauteur d'un fait, toutes choses prennent pour nous la couleur de ce fait.
Nous avons mis au-devant de nos yeux des lunettes vertes, bleues ou jaunes, nous voyons tout jaune, bleu ou vert.
Les faits se façonnent: ils entrent par le trou qu'on leur ouvre, ils se groupent dans le moule qu'on leur présente....