—Je sens que cela vient. J'aurai juste le temps de te dire pourquoi je ne suis plus juge, mais ce sera tout. Ne m'interromps pas, je commence:

Pour le juge il y a deux sortes de certitude qui se combattent parfois l'une l'autre, et c'est la grande misère d'une conscience de magistrat.

Il y a la certitude personnelle qui naît de l'intelligence, celle en un mot qui est humaine, c'est-à-dire commune à tous les hommes.

Et il y a la certitude technique, particulière aux gens du métier, qui a son origine dans les instruments et agissements judiciaires.

Au palais on regarde cette dernière certitude comme la meilleure, ou plutôt comme la seule authentique.

Je ne saurais dire si on a raison ou tort.

Je donnai un jour ma démission de juge parce qu'une instruction criminelle conduite avec soin, minutieusement, selon les procédés mathématiques de notre science à nous autres magistrats avait fourni la certitude judiciaire de ce fait que Jeanne Péry, ma chère petite femme, avait commis un meurtre, je dis un meurtre prémédité, dans des circonstances qui faisaient d'elle a priori une fille perdue d'abord, ensuite une sorte de bête féroce.

Voilà pour la certitude technique: Jeanne était coupable et infâme.

Au contraire, ma certitude personnelle me criait: Jeanne est innocente et plus pure que les anges.

Il fallait choisir entre ces deux certitudes, dont l'une mentait.