En même temps le remords dont je parlais tout à l'heure s'aggravait jusqu'à me troubler cruellement, jusqu'à me faire honte.
Je me reprochais ma froideur à l'égard de Lucien. Notre entrevue entière passait devant mes yeux sans que j'y pusse découvrir un seul élan de grande affection, une seule promesse de dévouement complet exprimée avec une parcelle de la chaleur qui bouillait désormais en moi.
Il est bien vrai que j'avais dû écouter surtout; j'étais resté presque muet; la parole était à Lucien Thibaut, qui avait mené l'entretien en maître. Mais est-il besoin de parler beaucoup?
Il ne faut qu'un instant et qu'un mot pour montrer le fond d'un cœur: je n'avais pas montré le mien.
Mon malheureux camarade d'enfance pouvait croire que je ne lui avais rien apporté sinon le souvenir attiédi d'une vulgaire amitié.
Et, chose singulière, je ne pouvais pas rejeter cette crainte loin de moi comme chimérique en faisant appel à la réalité de mon affection, car cette affection, telle que je la ressentais à présent, était toute nouvelle.
Je ne l'éprouvais pas tout à l'heure, du moins à ce degré.
Elle venait de naître, cette grande affection; elle datait pour moi du moment où je m'étais recueilli en moi-même au sortir de cette maison qui se dressait sombre et morne derrière moi.
En mettant le pied dans la rue, je m'étais dit en toute sincérité: Je ferai pour Lucien comme s'il était mon frère.
Mais c'était la première fois que je me le disais.