—Je suis docteur, vous savez? fit-il avec bonhomie. Nos examens comprennent des quantités de matières, et votre baccalauréat n'est rien auprès du nôtre. Avez-vous remarqué que chaque pipe a son odeur?

—L'odeur d'une pipe, oui.

J'essayais de rire, mais ma poitrine se serrait.

—Je m'exprime mal à ce qu'il parait, reprit M. Louaisot. Je voulais dire qu'un homme qui fume la pipe est reconnaissable par l'odeur particulière de sa pipe comme il est reconnaissable par sa voix, par son pas, par son écriture, par toute chose enfin qui lui est propre. J'ai beaucoup étudié ces choses-là. Les sauvages d'Amérique ont des rocamboles encore plus subtiles.... Voilà longtemps que je n'avais senti cette pipe-là.

J'eus froid pour ce pauvre petit diable de Martroy.

—Guzman! appelai-je.

—Vous souhaitez quelque chose? me demanda M. Louaisot.

—Je voudrais voir si vous connaissez la pipe de mon valet de chambre.

—Ne prenez pas cette peine-là, dit-il en se levant. Guzman est un garçon bien nourri. Le tabac et la misère combinent un coquin de parfum qu'on n'oublie plus quand on l'a respiré.... Je vais avoir l'honneur de prendre congé, car l'estomac me tire. Je vous laisse mes épreuves; le roman va bien: nous allons faire une réputation à ce vieux cancre, le Dernier Vivant.... Résumons-nous: vous pataugez, mon cher Monsieur, parce que vous prenez les almanachs d'un homme qui barbotte. Vous voyez des démons où il n'y a que d'estimables industriels, et des victimes dans ceux ou celles qu'on essaye de sauver.

Et puis, je savais bien que j'avais quelque chose à vous dire! et puis, tout diplomate que vous êtes, vous conservez d'enfantins préjugés. Voltaire s'entendait quand il voulait inventer le bon Dieu. Vous, «vous croyez que c'est arrivé», comme dit le militaire de Pélagie.