Jean Rochecotte-Bocourt, l'un des deux survivants de l'association tontinière établie plus de quarante ans en ça entre les cinq fournisseurs du pays de Caux, était maintenant un vieillard souffreteux, tout tremblant de corps et d'esprit qui végétait dans un état de perpétuelle terreur.
Il avait quitté la Normandie quelques mois après la mort du troisième tontinier, et je suppose que M. Louaisot n'était pas étranger à cette fuite.
Car, en s'expatriant, le vieux Jean fuyait positivement le terrible voisinage de Joseph Huroux.
L'étude Pouleux était toujours dépositaire des fonds de la tontine, qui dépassaient désormais de beaucoup quatre millions, puisque la troisième période de quinze années était entamée.
Me Pouleux n'avait pas les mêmes raisons que Louaisot pour tenir la dragée haute à Joseph Huroux qui avait maintenant une chance sur deux d'entrer en possession du trésor: une très grosse chance contre une très petite, car il était bien portant, malgré ses excès, et le vieux Jean ne tenait plus sur ses jambes.
En outre, Joseph Huroux passait pour avoir un moyen à lui d'amender les tables de mortalité, et le vieux Jean, à cet égard, n'était plus capable de lui rendre la monnaie de sa pièce.
Aussi Me Pouleux s'était-il fait sans scrupule aucun le banquier de l'ancien mendiant qui ne gueusait plus et courait les foires et assemblées, aussi cossu que pas un marchand de bœufs.
Plus Joseph Huroux vieillissait, et mieux il buvait. Quand il avait bu, il se posait en gros capitaliste, comme si déjà la clef de la caisse tontinière eût été dans la poche de côté de sa peau de bique.
Seulement, il avait la fanfaronnade normande, et ne disait jamais rien qui pût compromettre ni le passé ni l'avenir.
Le vieux Jean, pauvre et malade, n'aurait pas duré beaucoup en face de ce robuste matador qui avait déjà de terribles ressources au temps de sa misère, et qui aujourd'hui faisait sonner des poignées de pièces de cent sous dans son sac.