Ça va être une séparation bien pénible, c'est vrai. Je n'aurais plus près de moi la compagne chérie qui mit tant de consolation dans ma misère, mais d'un autre côté, la misère a disparu. Je pourrai me donner des douceurs qui diminueront l'amertume de l'absence.

Et d'ailleurs il y a une raison qui m'a déterminé tout d'un coup à accepter cette situation nouvelle: ça pourra vous être utile.

Très utile. Pendant quelques heures, passées par ma Stéphanie dans le grand Capharnaüm de la rue du Rocher, elle a déjà levé bien des lièvres. Quoique légèrement contrefaite, elle est souple comme une anguille. Elle se glisse dans des fentes où d'autres ne pourraient pas entrer le doigt.

Je vais vous marquer ici ce que je sais par elle. Ce n'est pas encore grand chose, mais ça ouvre des percées et on y mettra l'œil.

D'abord, vous souvenez-vous de la topographie de la plaine Bochet, tracée par moi dans celui de mes romans vrais qui porte ce titre saisissant: Du sang et des fleurs? (Voir mes œuvres complètes.)

Depuis ce temps-là, la plaine Bochet a bien changé. Elle appartient dans toute son étendue, et beaucoup d'autres choses avec, au dernier vivant de la tontine qui a fait là une spéculation à quintupler son capital en quelques années.

Il a eu ces immenses terrains pour un morceau de pain. Je suis sûr que ses huit millions sont presque intacts,—s'ils ne se sont pas augmentés.

Il y avait, vous le savez, la ruelle qui passait entre deux murs. Le mur du nord, celui derrière lequel Joseph Huroux s'était caché pour guetter la cahute du vieux Jean, le jour où la Couronne travailla, enfermait une vaste propriété dont le jardin ressemblait à une forêt vierge, et, dans le jardin, il y avait un immeuble connu sous le nom de: la Grande Maison.

C'était, par moitié, un château ou du moins un très vieil hôtel, par moitié une fabrique plus moderne, mais qui datait pourtant d'avant la première révolution.

Il ne reste plus guère de la Grande Maison aujourd'hui que des pans de muraille qu'on va démolir et des caves immenses qui vont être comblées.