Cher M. Thibaut,
Ne connaissant pas votre nouvelle adresse, j'ai recours à M. G. de Rœux pour vous faire tenir cette communication qui, comme vous allez le voir, a son importance.
Je vous ai fait beaucoup de mal, mais ce n'est pas ma faute. Je n'avais rien personnellement contre vous.
Du reste, vous me l'avez rendu avec usure. Sans le vouloir et même sans le savoir, vous avez été le bâton qui sans cesse enrayait mes roues. Par vous peut-être va se trouver ruinée une combinaison admirable qui m'avait coûté vingt années de travail.
L'œuvre de toute ma vie, on peut le dire, et cela au moment où le succès allait couronner mes efforts.
Vous comprenez bien que je ne vous aime pas, cher Monsieur. Le contretemps le plus funeste qui puisse entraver la marche du génie, c'est d'avoir un imbécile à combattre. Mieux vaudrait toute une armée de gens d'esprit!
Donc, je vous déteste, ou plutôt vous m'irritez comme ferait un maladroit sans parti pris qui ravagerait du coude, sur l'échiquier, les calculs d'un joueur de première force.
Et, cependant, je m'adresse à vous, parce que vous êtes la seule personne au monde qui puisse me venger comme il faut.
Si, comme je commence à le craindre, j'ai besoin d'être vengé.
Vous n'allez guère au théâtre. Connaissez-vous La Tour de Nesle? Votre ami, M. de Rœux pourra vous expliquer ce que c'est que Buridan.