À chacune des pauses que je figure par des traits de plume, un râle profond, mais sonore, jaillissait de sa poitrine.
Et sa tête montait toujours comme si elle eût été hissée par un mouvement mécanique.
Il reprit d'une voix plus forte:
—Celui-là saura se servir de mon bien.... Il m'a promis de nourrir les soldats... d'habiller les soldats... les soldats... les braves soldats!... Je suppose cinq cent mille soldats... prenez quarante sous à chacun... vous aurez un million!... quatre francs, deux millions... huit francs, quatre millions... et s'ils se plaignent... moi, j'en ai fait fusiller... qui se plaignaient!
Sa bouche se contracta en une grimace qui voulait être un rire.
Il était maintenant tout à fait droit sur son séant.
Sa face cadavéreuse semblait pendre à une hauteur énorme au-dessus du lit.
Son râle sortait violemment avec un bruit de crécelle.
—C'est moi le Dernier Vivant, prononça-t-il en plongeant dans le vide la morne fixité de son regard. C'est à moi, tout.... Pas un soldat ne m'échappera... si je veux!... Ils mangeront mon pain, et j'aurai de l'or... ils boiront mon vin, et j'aurai de l'or.... Ils deviendront maigres... faibles... lâches!... mais j'aurai de l'or!... de l'or pour le frisson qui passe à travers le drap de leur tunique... de l'or pour l'eau glacée qui noiera leurs pieds dans leurs souliers.... Moi je n'ai pas froid!... et je porte un manteau... du drap que j'ai fourni!... J'aime les soldats... les soldats sont à moi... affranchissez vos lettres... à Monsieur, M. Jean Rochecotte... fournisseur... fournisseur général... seul fournisseur... de tous les soldats du monde!... allez-vous-en... vous n'aurez rien.... Je ne veux pas mourir... je resterai le dernier... avec tout l'or de la terre... le dernier vivant!
Il tomba de son haut.