Nos deux voyageurs descendirent la côte au trot de leurs chevaux. Ils gardaient maintenant tous les deux le silence et se perdaient à plaisir dans des rêves charmants.

Après bien des traverses, la fortune leur souriait enfin. Adieu les jours de misère! plus jamais d'inquiétude pour le pain du lendemain! Ils allaient devenir des gens paisibles et honorés, des propriétaires!

Chacun d'eux, suivant sa nature, bâtissait ses châteaux. Blaise hésitait franchement entre la bonne vie de la campagne et les plaisirs de la ville. Robert songeait à utiliser son influence; il faisait manœuvrer ses capitaux. D'après le succès de ses spéculations habilement combinées, la popularité ne pouvait lui faire défaut, et pour qu'on lui refusât la députation, il eût fallu supposer une ingratitude qui n'est certes point dans les mœurs bretonnes...

Une fois député, avec de l'adresse et de la prudence, on a devant soi une vaste carrière. Robert n'était point gêné par ces convictions politiques qui sont un embarras et un obstacle. C'était un homme sans préjugés. En conscience, l'avenir lui appartenait, et il ne savait point assigner lui-même la limite où s'arrêterait son essor...

Ils songeaient ainsi. Leur route se poursuivait sans ennui et sans fatigue. Ils ne s'apercevaient même pas que tout, autour d'eux, avait changé d'aspect.

Le chemin étroit et fangeux courait maintenant tout au fond de la vallée; la nuit était noire; les grands nuages s'étaient élargis comme un voile sombre sur toute l'étendue du ciel. Des deux côtés de la route encaissée deux taillis épais arrêtaient le regard.

—Ce qui est affligeant, dit Blaise répondant à ses propres pensées et avec un gros soupir, ce sont ces coquins d'impôts!...

—J'y songeais, répliqua Robert; cinq mille francs pour nos pauvres quarante mille livres de rente!

—C'est absurde!

—Les gouvernements ne comprendront jamais que leurs appuis naturels sont les propriétaires du sol!