Et pourtant, si l'on passait des personnes à l'ensemble de cet intérieur campagnard, les notes fournies par maître Géraud semblaient tourner un peu à l'exagération.

Robert, qui travaillait de l'œil presque autant que de la mâchoire, cherchait en vain autour de lui ces symptômes annoncés de drame latent et intime, qui lui eût donné tant de facilité pour pêcher en eau trouble.

Toutes les figures lui semblaient d'un calme désespérant. Il ne voyait là qu'une jeune mère, heureuse entre son mari et son enfant. Le reste de l'assemblée, l'oncle Jean, ses filles, Vincent et Roger complétaient pour lui une de ces belles et bonnes familles, dont la félicité uniforme, et légèrement ennuyeuse, ferait l'effroi de nombre de gens malheureux dans nos villes.

Le lecteur, resté sous l'impression de la scène du salon de Penhoël, aurait lui-même éprouvé, pour un peu, la surprise de Robert. L'aspect avait en effet changé. Ce n'était plus ce sombre silence, pesant naguère sur les hôtes du manoir et coupé, à de rares intervalles, par des paroles de triste augure.

L'arrivée d'un étranger, qui est toujours un événement dans ce coin reculé de la Bretagne, empruntait ici aux circonstances qui l'avaient accompagnée une émotion d'intérêt et de curiosité. Il ne faut pas entrer brusquement dans le ruisseau dont on veut scruter le cours tranquille. L'eau se trouble, le poisson se cache, et ce luisant caillou que vous vouliez voir de plus près a disparu sous la vase soulevée par votre pied imprudent.

Robert se faisait écran à lui-même.

En outre, il faut bien le dire, à l'heure où nous avons pénétré pour la première fois dans le manoir, René avait auprès de lui un flacon d'eau-de-vie à moitié vide. Or Penhoël à jeun était un mari confiant et doux, mais il avait l'ivresse farouche, et l'alcool changeait en noires visions les souvenirs douloureux qui étaient au fond de son âme.

L'expédition sur le marais avait entièrement dissipé les fumées de l'eau-de-vie. Son cerveau était libre, et la conscience qu'il avait d'avoir sauvé la vie à deux hommes lui mettait du contentement au cœur.

Seul, parmi les convives qui entouraient la table, l'oncle Jean avait gardé la mélancolie que nous avons vue naguère sur son vénérable visage. Seul il songeait encore à celui dont le nom, prononcé à l'improviste, avait produit une sensation si pénible, une heure auparavant, parmi les hôtes de Penhoël. Mais le cœur de l'oncle Jean n'oubliait jamais l'absent, et il fêtait silencieusement au fond de son âme aimante et bonne ce jour anniversaire du départ de l'aîné de Penhoël.

Tout le reste de l'assemblée s'occupait énormément de l'étranger. L'homme de loi et le bon maître d'école le considéraient avec cette attention curieuse que nos badauds de Paris mettent à lorgner un Éthiopien ou un O-jib-be-was. Les jeunes filles admiraient sa tête expressive et belle. Roger voyait, à tout hasard, en lui un héros de roman. Vincent, au contraire, éprouvait à le contempler un sentiment hostile, et tâchait en vain de s'expliquer à lui-même cette instinctive aversion.