La mer est devant nous. A droite et à gauche, les côtes du Finistère découpent leurs bizarres festons de granit noir, sur lesquels tranche, comme une rangée sans fin de dents blanches, l'écume de l'Océan tourmenté.

Au dire d'écrivains sérieux et bien dignes de foi, quand la tempête gronde sur cette mer houleuse et terrible, c'est jour de grande fête pour les gens de ce pays. Derrière ces rocs noirs, il y a une population qui vit de naufrages, et qui, selon le théâtre de la Porte-Saint-Martin, habite d'immenses galeries souterraines où il se passe un nombre infini de choses dramatiques.

Dans ces grottes surprenantes, qui forment un curieux décor, tout acteur représentant un Breton doit ramper ou bondir, mais non pas marcher; hurler ou glapir, mais non pas parler. Ces Bretons sont des sauvages et des cannibales. Volontiers nos romanciers leur donneraient-ils la massue et l'œil farouche de Polyphème; volontiers nos faiseurs de vignettes, pour raffiner un peu sur la couleur locale, les dessineraient velus des pieds à la tête comme des orangs-outangs.

Leur réputation est faite désormais, et quelque jour, sur un théâtre quelconque, nous les verrons manger des femmes et des petits enfants, au grand plaisir de notre public parisien.

Pauvre Bretagne! elle a pourtant des maires et des adjoints, et des conseillers municipaux! En conscience, a-t-on le droit de calomnier ainsi, sans pudeur, des gens qui sont jurés et qui font partie de la garde nationale? Ah! si seulement la basse Bretagne savait lire, messieurs les mélodramaturges rendraient bon compte de leurs antiques fadaises et de leurs balourdises éhontées!

Là-bas, tout au bout de ce cap aigu qui termine la France, la civilisation marche peut-être moins vite que chez nous; mais, au moins, ne recule-t-elle pas comme aux environs de nos barrières.

Elle marche. Cacus n'est pas plus fabuleux que les prétendus fabricants de naufrages de la baie des Trépassés. Ceux qui exploitent ces excentricités formidables se trompent tout bonnement de siècle: ils auraient plus tôt fait de chercher dans notre Paris actuel la cour des Miracles ou l'hôtel du roi des ribauds...

Il nous a fallu poser ces prémisses pour avoir le droit de dire que, le jour où notre récit se reprend, les rivages d'Ouessant et les falaises de la côte étaient bordés d'un rang de curieux, parmi lesquels on n'eût pas trouvé un seul de ces féroces pêcheurs qui sucent le sang tiède des riches négociants surpris par un naufrage, pas une seule prêtresse de l'île de Sein, pas l'ombre d'un druide.

C'étaient tous de bonnes gens, travaillant à la terre ou à la mer, vivant du poisson conquis dans la baie terrible, ou du blé noir arrosé de leurs sueurs; des paysans comme vous en avez tous vu, sauf que les visages étaient ici énergiquement marqués de cette empreinte mélancolique et à la fois vaillante, particulière à la race bretonne.

Les hommes, avec leurs longs cheveux incultes, les femmes, avec leurs coiffes blanches où se jouait le vent du large, regardaient de tous leurs yeux un spectacle qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu de mémoire d'homme, depuis Saint-Pol jusqu'à Douarnenez.