Les ladys blâmaient énergiquement et se déclaraient choquées, ce qui est le suprême plaisir des ladys; mais elles s'occupaient outre mesure du major Berry Montalt, et chacune d'elles pouvait se persuader, in petto, que si le nabab avait eu le bonheur de posséder Sa Seigneurie pour cinquante et unième aimée, il aurait donné congé bien vite à toutes les autres.
Un volume ne suffirait pas à rapporter tout ce qui se disait d'absurde ou de raisonnable sur le major Berry Montalt. C'étaient tantôt des louanges outrées, tantôt des calomnies folles. Ici on exaltait sa charité prodigue qui répandait autour de lui l'or à pleines mains; là on prétendait tout bas qu'un grand crime pesait sur sa vie passée, et que son opulence avait odeur de sang. Au dire des uns, il était fier et réservé au point de refuser orgueilleusement sa main d'aventurier à un membre du haut parlement; au dire des autres, on l'avait vu attablé dans quelque taverne des environs de Covent-Garden, fraternisant avec les boxeurs et les entraîneurs.
Les éclectiques concluaient que tout cela était vrai en masse. Montalt était généreux et criminel comme les héroïques brigands de théâtre; il était à la fois superbe et curieux des bizarres joies du bas peuple. Aroun-al-Raschid et son visir Giafar n'allaient-ils pas jadis courir la pretantaine dans les cabarets de Bagdad?
La chose évidente, c'est que Montalt était le plus capricieux des nababs, étant accordé que les nababs sont les plus capricieux des hommes...
Berry Montalt quitta Londres comme il y était entré, à l'improviste, et d'une façon éblouissante.
Le jour de son arrivée, on avait vu sa litière indienne, suivie par des équipages dignes d'un roi, monter lentement Regent-street, au milieu d'une foule innombrable de cockneys, pour gagner son palais de Portland-Place.
Le jour de son départ, on vit sa magnifique voiture, entourée de ses noirs à cheval, se diriger vers la Tamise où l'attendait l'Érèbe, frété par lui seul.
Une circonstance dut quelque peu dérouter les gloseurs qui avaient colporté de si belles histoires touchant le harem de Portland-Place. Montalt n'emmenait avec lui qu'une seule femme, dont le visage se cachait sous des voiles épais.
Mais en définitive, cela ne prouvait absolument rien. Les autres sultanes du nabab avaient été sans doute congédiées avec de riches présents.
Et les ladys avaient été trop doucement choquées pour avouer jamais que le prétendu sérail de Berry Montalt était une pure et simple chimère...