La rivière de l'Oust coulait silencieuse entre les deux collines au passage de Port-Corbeau. Le ciel était noir. La nuit venait, pesante et chaude, après une étouffante journée.
A mesure que l'ombre devenait plus épaisse, on voyait s'allumer des lueurs le long de ce cordon de petites montagnes qui font une ceinture aux marais de Glénac.
Ces lueurs pouvaient se compter par le nombre des bourgs riverains du marais. Chaque paroisse avait la sienne. Un étranger, arrivant de Redon par la route de la Gacilly, aurait pu penser que cinq ou six incendies s'étaient allumés à la même heure dans tous les villages du canton.
Mais, pour les gens du pays, ces lointaines lumières n'avaient rien de sinistre. Elles signifiaient, au contraire, ébattement et bombance; pour les bons gars, course à l'oie, papegault[4], lutte corps à corps et guerre des fouets; pour les filles, concert solennel et danses sur la place de la mairie; pour tout le monde, le tonneau de cidre, orné de fraîches ramées de châtaigniers, mis en perce devant la porte de l'église.
C'était le 25 août 1820. On fêtait la Saint-Louis, en l'honneur du roi Louis XVIII.
De tous les feux de joie, le plus beau et le mieux flambant était sans contredit celui de la paroisse de Glénac, allumé dans l'aire de la métairie de Penhoël, au-dessous du manoir.
Il y avait au moins cinquante fagots et une douzaine de pétards. René de Penhoël, maire de Glénac, en personne, y avait mis le feu à l'aide d'une belle torche bleue fleurdelisée d'argent. La flamme montait gaiement vers le ciel, éclairant à la fois le manoir neuf, les vieilles murailles gothiques et la Tour-du-Cadet.
A l'entour, les paysans riaient, buvaient et dansaient.
Un peu plus loin, dans les jardins illuminés du manoir, la population noble et bourgeoise de la contrée, la société avait aussi sa fête. Penhoël, tout en faisant dresser une table pour les paysans dans l'aire de sa ferme, avait ouvert ses salons aux gentilshommes du voisinage. Il y avait eu festin, et le bal allait commencer.
On ne voyait dans les allées du jardin que robes de soie antiques et beaux habits campagnards. Le vin de Penhoël était bon; le cidre de la métairie était excellent; les nobles hôtes du jardin rivalisaient de belle humeur avec les convives de l'aire, de même que les lampions prodigués luttaient de clartés vives avec le feu de joie.