Point de milieu! La province ne sait ni fermer les yeux ni tourner la tête. Elle voit tout, parce que son œil curieux se colle au trou des serrures. Quand elle a vu, elle compte. Suivant le résultat du calcul, elle va lever le pied pour écraser le coupable, ou courber la tête pour le saluer jusqu'à terre.

René de Penhoël était riche; il avait droit de scandale. Parmi les quelques hobereaux indigents et les quelques bourgeois, composant la société du pays, personne n'ignorait sa conduite; et pourtant, personne ne songeait à l'excommunier. On allait chez lui, on se faisait même grand honneur de ses invitations; mais pour moitié moins, on eût lapidé un pauvre diable.

Seulement, comme certains bruits commençaient à courir dans les environs, attaquant, non plus la réputation de Penhoël, mais l'état de sa fortune, la société, tout en gardant de prudents dehors de respect, le déchirait tout bas à belles dents.

C'était un acquit de conscience. La partie sage de l'assemblée, les maris graves, les dames décidément trop lourdes pour danser encore et les demoiselles aigries par un célibat dont le terme ne venait point, avaient un vague remords de fréquenter ce pécheur, et pensaient expier leur faute en exagérant ses torts.

Tandis que les jeunes gens foulaient gaiement le gazon, la galerie assise glosait, Dieu sait comme! La calomnie est une douce pénitence; dans leur fureur d'expiation, ces dames et ces messieurs envenimaient le mal et ne se faisaient point scrupule d'envelopper beaucoup d'innocents dans leur tardif anathème.

On était libre en ce moment. La danse avait éloigné du petit cercle grave toutes les oreilles profanes. René de Penhoël avait quitté le bal pour s'enfermer avec M. de Pontalès le père, et l'homme de loi. Quant à Madame, elle se promenait à l'écart, au bras du bon oncle Jean.

C'était l'instant de mordre. On mordait. Robert, Lola, Penhoël, Madame elle-même, tout le monde y passait. Parmi les hôtes du manoir, il n'y avait qu'un seul homme infaillible et impeccable, c'était le vieux marquis de Pontalès, lequel possédait soixante mille livres de rente au soleil!

L'influence de cet honnête cénacle ne s'étendait point jusqu'au bal qui se poursuivait, joyeux et rieur. L'orchestre campagnard jouait à tour de bras, et le tapis de verdure ne chômait guère. Il y avait là surtout deux couples dont la gaieté communicative et jeune ranimait à chaque instant le plaisir et se chargeait de redonner l'élan à la fête: c'étaient Cyprienne et Diane de Penhoël, les jolies filles de l'oncle Jean, avec leurs cavaliers, deux enfants comme elles, deux beaux et braves enfants dont le sourire vous eût égayé le cœur.

Cyprienne dansait avec Roger de Launoy, qui était devenu un charmant cavalier, à la figure hardie et sentimentale en même temps; Diane donnait sa petite main blanche à un jeune homme dont la mine résolue et spirituellement insoucieuse eût été remarquée par tous pays.

C'était un peintre parisien que Penhoël avait fait venir pour orner dignement les appartements de Lola.