Robert secoua la tête.

—Est-ce qu'il a écrit depuis son départ? demanda-t-il.

Cette question, si importante pour lui, fut faite de ce ton grave qui pose les prémisses d'un argument.

—Une seule fois, répondit l'aubergiste; et c'était une année après son départ.

—Eh bien, père Géraud, il faut supposer qu'il a eu ses raisons pour se taire si longtemps. Pourquoi écrire après quatorze ans de silence?

—C'est juste... c'est juste, murmura le bonhomme; et pourtant il aimait si tendrement son frère... Ah! il y a là dedans bien des choses que je ne comprends pas!

Il s'arrêta et passa la main sur son front, en homme qui recueille involontairement ses souvenirs.

—Jamais on ne vit deux enfants s'aimer comme cela! reprit-il (et l'Américain, cette fois, n'eut garde de l'interrompre). Depuis le jour de leur naissance jusqu'à l'âge de vingt ans, on ne les avait jamais vus l'un sans l'autre. On eût dit qu'ils n'avaient à deux qu'un seul cœur. Et puis tout à coup, du vivant même du vieux monsieur et de la vieille dame, qui sont maintenant un saint et une sainte dedans le ciel, un mystérieux vent de malheur passa sur le manoir... Il y avait une jeune fille belle comme les anges...

L'aubergiste s'interrompit encore et poussa un gros soupir.

L'Américain était tout oreilles.