Un autre symptôme d'alarme non moins significatif se présentait sous l'espèce d'une petite lueur, brillant, parmi les châtaigniers, devant la cabane du passeur.

Ce n'était pas Benoît Haligan, batelier de Port-Corbeau, qui eût allumé ainsi sans nécessité une lanterne à sa porte.

A part cette lueur, on n'apercevait absolument rien dans la campagne, et pour rencontrer une autre lumière, il fallait que le regard s'élevât jusqu'au faîte de la colline, où brillaient faiblement les fenêtres du manoir...

Au manoir, la famille de Penhoël était rassemblée dans un salon d'assez vaste étendue, dont les ornements modestes accusaient néanmoins le style fleuri du xviiie siècle. Au fond de la grande cheminée en marbre brun brûlait un bon feu de souches, dont la flamme vive éclairait la chambre presque autant que la terne lumière des chandelles.

Nous eussions trouvé là, réunis et tuant les heures lentes qui précèdent le souper, tous les personnages mentionnés par maître Géraud dans le précédent chapitre.

A l'un des angles du foyer, autour d'une petite table carrée, se tenaient le maître de Penhoël, l'oncle Jean et deux hôtes du manoir, engagés dans une partie de cartes.

René de Penhoël était un homme de trente-cinq ans à peu près, robuste de corps et pouvant prétendre au titre de beau cavalier. Ses traits réguliers se chargeaient seulement d'un peu trop d'embonpoint, et les boucles de ses cheveux châtains tombaient sur un front où manquait l'énergie. L'aspect général de son visage peignait une humeur paresseuse et lourde.

L'oncle Jean était un vieillard. Impossible de voir une figure plus vénérable et plus digne. La bonté sans bornes se peignait dans ses grands yeux bleus, baissés presque toujours timidement. Son front large et un peu fuyant avait une couronne de cheveux blancs, légers et fins. Son sourire était rêveur et beau comme le sourire d'une femme.

Il parlait peu; quand il parlait, on s'étonnait d'ouïr la voix douce et musicale qui tombait de cette bouche sexagénaire.

Il portait la veste de futaine des paysans du Morbihan, et sa chaussure consistait en gros sabots, bourrés de peau de mouton.