—Mais nous viendrons, interrompit Diane.
Et Cyprienne ajouta en essayant de sourire:
—Ne faut-il pas bien que je vienne préparer votre tisane, bon père Benoît? moi, qui suis votre médecin!
—Pour ce qui est de moi, répondit le passeur, je n'ai besoin de rien, mes filles... abandonné ou non, mes heures sont comptées... La faim, la soif et la maladie ne pourront pas me tuer, puisque Dieu a marqué la manière dont je dois mourir... Je sais le nombre des jours qui me restent à vivre... C'est bien long!... Cyprienne de Penhoël, vous qui vouliez aller chercher tout à l'heure le prêtre pour dire sur moi la prière des trépassés, vous vous en irez avant moi, ma fille.
Cyprienne, tremblante, baissait la tête. Elle était habituée à croire les paroles du vieillard comme autant d'oracles.
—Ne dites pas cela!... murmura Diane, vous savez bien que nous avons besoin de tout notre courage!...
Mais Benoît Haligan semblait céder à un pouvoir irrésistible. Ce n'était plus le même homme. Sa taille s'était redressée; son visage s'inspirait; une flamme étrange brûlait au fond de ses yeux caves.
—Et vous aussi, Diane de Penhoël!... continua-t-il. Toutes deux... toutes deux ensemble!... Ne m'interrompez plus, car ce moment de force que Dieu me rend sera court, et quand je vais me taire, ce sera pour longtemps!... Je suis seul... je n'ai ni fils ni fille... Je n'aime personne en ce monde, si ce n'est vous et l'absent... depuis soixante et dix ans que dure ma vie, je suis un pauvre homme... Et pourtant j'ai amassé un petit trésor qui est enfoui au pied du grand aune qui baigne ses branches dans la rivière et auquel j'attachais mon bac, au temps où je pouvais encore passer l'eau... Écoutez bien ceci, car nulle créature humaine n'est infaillible, et peut-être mes prophéties sont-elles les rêves d'un vieil homme qui se meurt... Dieu le veuille, enfants, Dieu le veuille!...
«Sous l'aune, il y a cent pièces de six livres, enfermées dans un pot de grès... Je les ai mises là une à une, et il m'a fallu bien des années de fatigue!...
«Alors que Penhoël était heureux et riche, je comptais donner mon argent aux prêtres, après ma mort, afin qu'il fût dit des messes pour le repos de mon âme, et aussi pour les bleus que j'ai tués sur la lande pendant la guerre.