Mais le vieux Géraud n'en voulait point dire davantage.

—C'est moi qui lui ai montré le chemin du manoir! répéta-t-il, comme si cette idée l'eût poursuivi sans cesse; c'est moi!... Écoutez!... avant de monter jusqu'à la ferme, je suis entré tantôt chez Benoît Haligan, qui est bien près de mourir... car tous ceux qui aiment Penhoël s'en vont les uns après les autres!... le pauvre Benoît a le grolet[1] sur sa paillasse. Ce n'est pas d'hier qu'il a dit pour la première fois que l'Ange et les deux filles de Jean de Penhoël feraient trois pauvres belles-de-nuit, avant le déris de l'hiver qui vient... Il m'a dit encore, poursuivit le père Géraud en baissant la voix davantage, que notre M. Louis reviendrait quelque jour... mais qu'il reviendrait trop tard!

[1] Le râle de la mort.

Le père Géraud se tut, et il se fit un silence autour de lui.

Chacun avait le cœur serré. Cette fête, commencée dans la joie, s'achevait morne et lugubre.

La plupart des paysans rassemblés dans l'aire n'avaient pas donné grande attention jusqu'alors aux vagues menaces qui pesaient sur la maison de Penhoël; mais, ce jour-là, personne ne doutait: on sentait en quelque sorte le malheur planer au-dessus du manoir.

Les jeunes gars oubliaient de parler d'amour à leurs promises, et le tonneau de cidre, encore plein aux trois quarts, ne couronnait plus de mousse petillante la grande écuelle qui, dans ces sortes d'occasions, faisait si joyeusement d'ordinaire le tour de l'assemblée.

Un seul fidèle restait auprès du tonneau, un pauvre diable maigre comme un clou, qui buvait avec acharnement, couché tout de son long dans la poussière.

Personne ne daignait lui parler, pas même l'Endormeur, bien que le pauvre diable fût sa vieille connaissance, l'ex-uhlan Bibandier.

Bibandier fumait sa pipe en philosophe et semblait se soucier assez peu du mépris général. Il fumait et buvait comme s'il se fût engagé à vider tout seul le grand tonneau de cidre.