Les deux jeunes filles écartèrent doucement les rameaux, et mirent leurs têtes entre le feuillage. Elles ne virent rien d'abord, mais le son des voix les guidait, et à force d'interroger l'obscurité, elles aperçurent trois ombres qui s'agitaient à quelques pas d'elles.
Elles reconnurent M. le marquis de Pontalès, Robert de Blois, et Blaise, le domestique de ce dernier.
C'était Blaise qui avait prononcé à plusieurs reprises le nom des deux sœurs.
L'Endormeur n'était plus tout à fait le joyeux coquin que nous avons vu à l'auberge de Redon. Il avait attendu trois ans à l'office, tandis que son camarade Robert, dit l'Américain, se prélassait superbement au salon. Cette longue attente lui avait fait le caractère hargneux et l'humeur acariâtre. Il avait pris en outre les vices de l'antichambre, car on n'est pas valet en vain, même pour la montre. Blaise s'était fait insolent, méchant, important, menteur, et il était resté voleur.
Point n'est besoin de dire qu'il détestait son prétendu maître. Il détestait en outre Pontalès, à cause de sa fortune; il détestait l'oncle Jean, que ses gros sabots et sa pauvreté n'empêchaient point de s'asseoir à la table des gentilshommes; il détestait Penhoël, Madame, la société tout entière, depuis les trois Grâces Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang, jusqu'au plus mince des trois vicomtes; il détestait les domestiques, qui avaient l'impudente prétention de ne lui devoir qu'un médiocre respect, les paysans qui ne le saluaient pas assez bas, et maître le Hivain qui l'accablait pourtant de politesse et de sourires.
Malgré cette misanthropie universelle, il vivait bien, et ne se laissait point trop aller à la tristesse. C'était un gros garçon, assez rond toujours, et ses aversions envieuses ne se haussaient point jusqu'à la haine, excepté une pourtant. M. Blaise, comme il fallait l'appeler, avait cru remarquer trop souvent les jolis yeux de Diane et de Cyprienne fixés sur lui avec moquerie. Ces petites filles avaient eu le front de railler plus d'une fois sa fière importance! Il les haïssait par préférence à tous et du fond de son cœur.
Malgré sa mauvaise humeur et les dispositions hostiles où il s'entretenait à l'égard de son prétendu maître, Blaise faisait sa besogne en conscience. Sa besogne, bien entendu, n'était point celle d'un valet ordinaire; il avait mission d'observer, d'écouter aux portes et d'espionner, ce dont il s'acquittait à merveille.
En somme, c'était dans son intérêt qu'il travaillait, car une fois la bataille gagnée, M. Blaise comptait bien se reposer sur ses lauriers.
Il y avait déjà quelques minutes qu'il avait rejoint Robert de Blois et M. le marquis de Pontalès.
Le fruit de ses observations de la journée était sans doute plus important que d'habitude, car Blaise avait pris une physionomie grave et ce ton imposant qu'on emploie pour annoncer les grandes nouvelles.