Le Palais-Royal était le centre des joyeux mystères; les goutteux de province en parlaient avec onction à leurs coquins de neveux. Sa renommée était aussi brillante aux froides rives de la Néva qu'aux bords de la Tamise, ce brumeux Pactole qui roule des guinées; Vienne, Berlin, l'Italie, envoyaient à ce temple, ouvert à tous les désirs, d'innombrables dévots. Les sauvages de l'Amérique en racontaient les merveilles dans leurs wigwams, en buvant des petits verres d'eau-de-feu, et les bons musulmans de Turquie nourrissaient le secret espoir que c'était là précisément le paradis annoncé par le prophète.

Dans ce monde bigarré qui se renouvelait sans cesse aux abords du Palais-Royal, il y avait presque autant de véritables grands seigneurs que d'aventuriers de bas lieu, et certes, il était bien difficile de reconnaître les uns d'avec les autres; aussi ne se donnait-on point pour cela beaucoup de peine. Il y avait une sorte de mesure qui servait à tous indistinctement dans ce peuple de comtes et de barons, où l'égalité sainte, comme on dit au dessert des banquets politiques, était religieusement pratiquée.

On ne divisait point les hommes en chrétiens et en païens, en royalistes et en libéraux, en nobles et en vilains; il y avait seulement des bourses vides et des bourses pleines.

Les bourses pleines constituaient les gens comme il faut; les bourses vides donnaient droit au titre de polisson.

Et comme le hasard régnait là en dieu unique et suprême, tout polisson pouvait devenir homme comme il faut en une heure, et réciproquement.

Quant à la morale, on ne s'en occupait guère. Chez les maîtres d'hôtel, la rigueur la plus puritaine allait parfois jusqu'à exiger un passe-port.

C'était le comble. Il va sans dire qu'on n'avait point la folle idée de s'enquérir si M. le marquis un tel avait des parchemins vrais ou faux, ni de prendre le plus petit renseignement sur la question de savoir à quelle source abondante et cachée le prince ***ski puisait ses billets de banque.

Dans une société, constituée sur ce pied de libérale tolérance, la petite colonie de l'hôtel des Quatre Parties du monde devait jouir d'une considération très-distinguée. Il y avait, en effet, de l'argent dans la caisse commune; on menait bonne vie, on jouait gros jeu, on dînait royalement, et la gêne n'avait pas encore montré une seule fois son menaçant bout d'oreille.

Aussi nos cinq étrangers n'étaient-ils pas de ces émigrants à la douzaine qui abandonnent leur pays on ne sait pourquoi. Ils voyageaient, les hommes du moins, pour affaires politiques, et cachaient sous des apparences frivoles le maniement des plus graves intérêts.

Le chevalier de las Matas préparait la révolution qui chassa Ferdinand de Madrid; le comte de Manteïra jetait les bases de la charte portugaise, et le noble baron Bibander de Berlin venait communiquer aux libéraux de France les précieuses idées de l'illuminisme allemand.