Dans ce désert, vous croisiez parfois pourtant quelques vieux messieurs à l'allure discrète et respectable, qui cheminaient, les mains derrière le dos, sans penser à mal, Dieu merci, et quelques femmes dont le visage disparaissait sous un voile épais.

Ces dames avaient toutes une tournure inquiète, effarouchée. Elles exécutaient sur la lisière des bosquets des évolutions sans but.

On eût dit qu'elles cherchaient dans l'ombre un objet perdu, ce à quoi les vieux messieurs voulaient bien quelquefois les aider.

Nos deux petites chanteuses étaient bien mal placées là pour faire bonne recette, mais elles n'y étaient pas venues de prime abord, et c'était comme en désespoir de cause qu'elles avaient choisi ce lieu.

Après avoir chanté longtemps devant la grille des Tuileries, d'où la bise piquante chassait déjà les oisifs, elles s'étaient souvenues que, durant les beaux soirs de l'été, l'allée Gabrielle leur avait plus d'une fois porté bonheur.

Leur tasse de fer-blanc restait vide, et Dieu sait qu'elles étaient bien pauvres! Elles avaient traversé la place Louis XV à tout hasard.

Depuis une heure elles étaient là, sous un réverbère, entre deux chandelles allumées.

Tant qu'il y avait eu un peu de jour, les bambins des masures voisines s'étaient rassemblés autour d'elles, tantôt pour écouter, tantôt pour crier et se moquer.

Jamais pour donner...

Les passants rares faisaient comme les bambins. Quand un élégant équipage glissait sans bruit sur le sable de l'allée, quelque jeune femme à la toilette riche se penchait bien à la portière et laissait tomber sur les deux pauvres filles un regard de ses beaux yeux. Mais c'était tout.