Tandis que l'oncle Jean remontait tristement la colline, Vincent poussait son cheval de toute sa force. Il avait grande hâte d'arriver. Depuis six mois qu'il était parti, aucune nouvelle du manoir ne lui était parvenue. Tout à l'heure, pendant qu'il traversait Redon, ceux qu'il avait interrogés sur Penhoël avaient secoué la tête sans répondre.
Il y avait un endroit dans la ville où l'on savait toujours ce qui se passait à Penhoël. Vincent était entré à l'auberge du Mouton couronné, mais depuis le matin l'auberge avait changé de maître: le vieux Géraud et sa femme, ruinés tous deux, s'étaient retirés au port Saint-Nicolas, de l'autre côté de la Vilaine.
Vincent avait dans l'âme un pressentiment douloureux. Mais, en même temps, son cœur battait de joie. Quelques minutes encore et il allait revoir l'Ange. Comme elle devait être embellie! Ce brusque retour, que rien n'annonçait, allait-il amener un sourire autour de sa jolie lèvre ou une larme dans ses grands yeux bleus?...
Depuis que Benoît Haligan était trop vieux pour remplir son office de passeur, on avait installé de l'autre côté de l'eau une cloche qui s'entendait jusqu'au manoir.
En descendant de cheval, Vincent courut au poteau; il trouva là le bac qui avait servi au passage de Robert.
Au lieu d'agiter la cloche, Vincent sauta dans le bac et fut bientôt sur l'autre bord. Au moment où il touchait la rive, la lueur faible qui éclairait toujours, à cette heure, la loge du pauvre Benoît, frappa son regard. Il monta, en courant, le petit sentier, et pénétra dans la cabane.
—Que Dieu vous bénisse, Penhoël!... lui dit Haligan comme il passait le seuil; voilà l'orage qui vient... je le sens aux douleurs de mon pauvre corps.
—Y a-t-il du nouveau au manoir?... demanda Vincent timidement.
—Le manoir est debout, mon fils... répliqua Benoît qui restait immobile, couché sur le dos et les yeux fixés à la charpente fumeuse de sa loge.
Vincent respira.