Le passeur s'était retourné vers la ruelle de son lit.
Au bout de quelques secondes, Vincent se releva d'un bond, passa de nouveau le bac et remonta sur son cheval.
Il allait à la poursuite du ravisseur de Blanche et ne savait pas même son nom. Le ravisseur revenait en ce moment vers le manoir, au trot paisible de sa monture.
Robert de Blois avait enlevé Blanche pour son propre compte, et à l'insu de Pontalès. C'était le résultat d'une idée fixe qu'il avait. A son sens, Louis de Penhoël était revenu, ou du moins il ne pouvait manquer de revenir. Les bruits qui couraient à ce sujet dans le pays prenaient chaque jour plus de consistance. On en était à présent aux détails. On disait que l'aîné rapportait des colonies une fortune très-considérable. Il y avait des gens pour préciser le chiffre de cette fortune.
Par l'enlèvement de Blanche, Robert pensait se ménager une excellente ressource. Connaissant à fond l'histoire intime des Penhoël, et sachant les rapports qui avaient existé entre Louis et Marthe, il se disait: «Si ce brave homme est véritablement riche, l'Ange pourrait bien être la meilleure part du gâteau... Ma foi, vivent les oncles d'Amérique!»
Il aurait bien trouvé un prétexte quelconque d'éloigner Madame, mais le hasard lui épargna ce soin. Marthe, qu'il guettait depuis la tombée de la nuit, sortit, comme nous l'avons vu, pour se rendre au cimetière de Glénac. Robert profita de l'occasion, et comme la porte était fermée à double tour, il planta une échelle contre la fenêtre et monta à l'assaut.
L'Ange dormait. A son réveil, elle se trouva entre les bras d'un homme dont elle ne voyait point le visage, et qui l'emportait enveloppée dans ses couvertures. L'effroi qu'elle ressentit fut trop violent pour sa faiblesse; elle eut à peine le temps de pousser un cri qui s'étouffa sous la couverture, et perdit connaissance.
Tout semblait favoriser le rapt; mais au moment où Robert, chargé de sa proie, mettait le pied dans le jardin, il se trouva face à face avec le maître de Penhoël.
Robert, qui s'était armé à tout hasard, ne songea même pas à faire usage de ses armes. Il y eut entre lui et René une scène courte et caractéristique. René, si bas qu'il fût tombé, gardait bien ce qu'il fallait d'énergie pour défendre sa fille, même contre Robert; mais ce dernier le dominait, pour ainsi dire, par chaque fibre de son être.
Il ne se déconcerta point, et répondit à la première question de René en découvrant le visage de Blanche.