—Deux jours!... répéta-t-elle encore, mais cette fois avec lenteur et comme en faisant un retour sur elle-même; moi aussi... ces choses-là ne s'oublient pas... moi aussi, j'ai été deux jours sans manger... Bon Dieu! mes filles, tout le monde a passé par là... C'est le coup d'éperon qui force à faire le premier pas... et je vous promets que les autres pas ne coûtent guère...
Cette froideur subite refoulait l'émotion des deux jeunes filles, et Diane regrettait déjà son aveu.
—Oh! oh! continua la petite femme en suivant le cours de ses réflexions; je savais bien que vous n'étiez pas millionnaires! mais deux jours sans manger!... Ah çà! le métier ne va donc pas du tout, du tout?...
Comme Diane ne répondait point, madame Cocarde tourna les yeux vers elle et changea brusquement de visage. Sa froideur disparut pour faire place à cette douceur mielleuse et riante qu'elle savait donner à sa physionomie.
—Vous me voyez anéantie, mes beaux anges, dit-elle. Comment!... si près de moi... de moi qui vous porte un intérêt si véritable!... Mais vous ne vous souvenez donc plus de ce que je vous ai dit dans le temps?
La voix de Diane prit un accent hautain et sévère.
—Nous avons tâché de l'oublier, madame..., répliqua-t-elle.
—Comme vous êtes ravissante ainsi, mon ange!... s'écria madame Cocarde qui la regardait avec une sincère admiration; la fierté vous sied comme à une reine!... Ah! que je voudrais jeter au feu cette petite robe qui m'impatiente et mettre à la place de la soie, du velours, des dentelles!... Ce serait si facile! et vous me remercieriez tant lorsque vous seriez devenues plus raisonnables!
Diane, le front haut, les yeux baissés, la joue en feu, était belle, en effet, belle comme l'orgueil de la pudeur.
—Nous sommes obligées de nous lever dès le matin, madame, dit-elle, et voilà qu'il est bien tard.