Les trois dieux idiots du vaudeville: le jeu, le vin, les belles, étaient sa religion.

Il buvait comme un vrai lord; il jouait comme un possédé du diable; il aimait comme don Juan. Où son inconstant amour n'avait-il pas été, depuis les pécheresses divinisées par la mode et se faisant une gloire de leur galanterie, jusqu'à ces Madeleines modestes qui glissent et tombent derrière le voile? Depuis Lola, notre belle Lola, madame la marquise d'Urgel, jusqu'à telle jolie dame, que Lovelace lui-même eût craint d'attaquer.

Il est vrai de dire, pourtant, que Montalt n'opérait jamais de séductions et n'abusait de personne. Il n'avait ni le temps, ni le vouloir. Pour séduire, il faut au moins un semblant d'amour, et la comédie jouée eût fatigué Montalt presque autant que la réalité même...

Elles l'eussent aimé, car il était généreux, noble, brave et beau comme un demi-dieu; elles l'aimaient peut-être. C'était malgré lui et à son insu. Lui n'aimait rien et donnait tout à ses sens qui s'éveillaient, ardents et jeunes, à côté du sommeil lourd de son cœur.

On est ainsi parfois, à la suite d'un de ces amours mortels où l'on avait mis tout son être et que la déception a brisés. Mais le nabab disait bien souvent que jamais il n'avait aimé...

C'était sa nature, sans doute.

Il fallait croire cela, bien que difficilement on pût concilier ce vide glacé du cœur, ce matérialisme sans contre-poids avec la belle générosité qui perçait, non point dans ses paroles, mais dans ses actions.

Il y avait tant de contrastes dans cet homme!

Ceux qui l'approchaient le plus intimement n'auraient point osé le juger, encore moins le définir. En principe, son âme semblait perdue; il n'y avait plus rien en lui que doute, négation, blasphème. Tout ce qui est bon, tout ce qui est saint, excitait son mépris ou sa raillerie. Il ne voulait croire qu'au mal. Et pourtant, à part les fautes de sa vie systématiquement dissolue, il ne faisait que le bien.

C'était comme une lutte entre sa nature bonne, sensible, miséricordieuse, et quelque système impie, qu'il s'était imposé de force à lui-même. C'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, un homme arrivé à la religion du vice, et tâchant d'expier ses vertus. C'était surtout, du moins aurait-on pu le croire s'il n'avait pris à tâche de le nier constamment, un homme blessé par le sort injuste et qui avait cette folie bizarre de tourner sa vengeance contre Dieu même.