Et assurément, ce n'était pas la perte elle-même qui le navrait ainsi, car on n'avait jamais vu au Cercle des Étrangers un joueur plus calme et plus impassible.

Les jours dont nous parlons, personne ne pénétrait près de lui, pas même Étienne et Roger qu'il aimait tant à voir d'habitude.

Car, en ceci du moins, le nabab avait fait exception à son inconstance. Cette amitié de hasard, nouée dans le coupé d'une diligence, eût gardé pour bien des gens, dans son origine même, un germe de rupture. Mais, pour Montalt, c'était tout le contraire; il se disait avec un souverain plaisir que cette liaison n'avait aucune cause logique: on n'était ni parent ni voisin; on n'avait point été élevé ensemble; on ne s'était point dévoué mutuellement l'un pour l'autre: donc, il y avait chance que l'on pût s'aimer...

Pour sa part, il aimait les deux jeunes gens beaucoup plus que le premier jour. Il était fou du talent d'Étienne; il applaudissait de tout son cœur aux moindres saillies de Roger. Vous eussiez dit parfois, lorsqu'ils étaient ensemble, un père entre ses deux fils chéris tendrement.

Mais c'était plus souvent encore un joyeux camarade, et alors il n'était plus possible de ramener la moindre idée paternelle. Montalt, jeune comme eux par la beauté, par l'esprit, par l'élégance exquise, pouvait passer facilement pour le frère aîné, à qui deux ou trois années de plus donnent du poids et de l'aplomb.

Il poursuivait avec une héroïque patience l'œuvre entamée sur la route de Rennes à Paris. Chaque fois que les deux jeunes gens et lui se trouvaient ensemble, il prêchait; c'était sa manie. Il voulait faire d'Étienne et de Roger des philosophes à son image; il voulait leur donner surtout ce profond mépris de l'espèce féminine qu'il affectait en toute occasion.

Pour en arriver là, il faisait mieux que raisonner, il tentait. A plusieurs reprises, Étienne et Roger s'étaient trouvés en face d'occasions charmantes et imprévues; mais le nabab avait beau les entourer de séductions, Étienne et Roger résistaient vaillamment; Étienne surtout dont le cœur était plus fort.

Du reste, ils se laissaient aller tous deux sans trop réfléchir, et avec l'insouciance de leur âge, à la pente de cette bonne et molle vie que le hasard leur faisait. Étienne travaillait et recevait de son labeur une récompense royale; Roger ne travaillait point, mais il portait le titre de secrétaire de milord et touchait, sous ce prétexte, des appointements magnifiques.

Tout, dans la maison du nabab, voitures, chevaux, valets, était à leurs ordres.

Charmants cavaliers comme ils l'étaient, distingués, spirituels, élégants, et riches par la grâce du hasard, ils faisaient, en vérité, figure dans le monde.