La surprise de nos trois gentilshommes fut si grande, qu'ils pensèrent se trahir au premier moment.

Mais ils étaient bien déguisés; l'aplomb leur revint d'autant mieux qu'ils purent voir tout de suite qu'on ne les reconnaissait point.

Par le fait, Étienne et Roger étaient à cent lieues de songer à M. Robert de Blois, à Blaise, son domestique, ou même au pauvre fossoyeur Bibandier.

L'alerte était passée depuis longtemps. Le dîner marchait suivant les règles de l'art. Le sommelier de milord, personnage classique et nourri des traditions les plus respectables, dirigeait avec méthode et sang-froid son bataillon de porte-bouteilles; les vins étaient non-seulement choisis, ce qui est beaucoup, mais servis selon le code de la gastrologie, ce qui est davantage.

Il faut ici le coup d'œil et la science. Il faut savoir alterner le chaud madère avec le bordeaux, ce roi des vins; il faut placer à propos le chambertin généreux, le porto, cher aux palais britanniques, le syracuse, le chypre et le lacryma-christi, ces vins romantiques, que l'on boit au théâtre dans des coupes de carton doré; le constance, fouetté par les tempêtes, et le johannisberg, diplomatique ambroisie, qu'on n'achète, dit-on, qu'avec de l'esprit ou de la gloire.

Quant au champagne, cette pâle et froide potion qui met les collégiens en goguette et fait chanter les étudiants à la barrière, nous aurions pudeur de prononcer son nom bourgeois parmi tant de noms illustres.

On causait fort gaiement déjà. Le baron Bibander, une fois la glace rompue, se prenait à baragouiner d'une si triomphante façon, que le bon Graff était tout fier de son élève.

Montalt avait des prévenances pour chacun, mais il donnait la principale part de son attention à M. le chevalier de las Matas, qui l'entretenait avec une rare vivacité.

Montalt lui répondait, lui souriait, et ne laissait jamais son verre vide.

Le moyen de ne pas boire quand on avait milord lui-même pour échanson! M. le chevalier, bonne tête pourtant, était déjà un peu exalté au commencement du second service.