La principale auberge de Redon, le Mouton couronné, qui n'avait plus pour maître, hélas! le bon père Géraud, ancien cuisinier au long cours, faisait aujourd'hui de notables recettes.

Il y avait, en vérité, deux tables d'hôte très-bien garnies, à l'heure du souper: l'une composée de rouliers rennais, de Sauniers, de Guérande et de fermiers des environs; l'autre illustrée par la présence de toute la société des bourgs voisins, qui venait pour la solennité du lendemain.

On était, en effet, aux derniers jours de novembre, et il faut n'avoir pas de carriole pour manquer la grand'messe de la cathédrale de Redon, un dimanche de fête majeure.

La société venait de s'asseoir autour de la longue table, où s'étalait un souper assez maigre: des brèmes de Vilaine, cuites dans la poêle, des pommes de terre à la sauce blanche, des œufs durs à profusion et un grand luxe d'assiettes de noix sèches. Les rouliers de l'autre table n'auraient certainement point voulu de ce repas.

Mais les rouliers mangeaient avec des fourchettes de fer, tandis que la société se servait d'argenterie d'étain pour découper ses œufs durs.

En outre, il y avait quelque chose de digne et de respectable à voir devant chaque convive, une bouteille de vin, où s'attachait la serviette pliée, ceci dans le propre pays du cidre!

Ces bouteilles étaient pour l'étiquette, si chère aux petits gentilshommes de la pauvre Bretagne. Elles étaient toutes à demi vides, et on les avait entamées peut-être six mois auparavant, la veille du dimanche de Pâques ou du jeudi de l'Ascension; mais c'était du vin, du vrai vin, acide, épais, détestable, et l'on ne buvait pas du bon cidre comme les gens du commun!

Nous eussions retrouvé là toutes nos bavardes connaissances du salon de verdure de Penhoël: les trois Grâces Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang, le chevalier adjoint et la chevalière adjointe de Kerbichel, madame veuve Claire Lebinihic avec ses trois vicomtes, et même le bon père Chauvette, maître d'école du bourg de Glénac.

Il pouvait être huit heures du soir, et l'assemblée eût été complète, sans le retard du jeune M. Numa, le frère des trois Grâces, dont la chaise restait vide.

—Comme le temps passe!... dit la Romance, l'aînée des Grâces Babouin, en acceptant une queue de brème des mains du chevalier adjoint de Kerbichel; voilà deux mois et demi à peine que nous étions assis à cette table, la veille de la mi-août, avec les Penhoël...