Mais Berry Montalt était fait de telle sorte que les circonstances ordinaires de la vie ne le frappaient point. Au lieu de s'étonner ou de rechercher la cause de cet abandon inexplicable, il traversa le corridor et gagna sa chambre à coucher.
Il se jeta tout habillé sur son lit, fuyant la fatigue inutile de ses réflexions, et implorant de nouveau le sommeil.
Le sommeil ne voulait point venir. A de certains moments, il tombait dans une sorte d'assoupissement fiévreux et lourd; mais son agitation, luttant contre les derniers effets de l'opium, entourait son chevet de fantômes. Il revoyait des choses et des hommes, absents depuis les jours de sa jeunesse.
Sa vie avait-elle été le rêve, et le rêve était-il la réalité?
Chaque fois qu'il fermait les yeux, les figures amies d'autrefois accouraient lui sourire. Il revoyait le paysage agreste que son enfance avait aimé. Il s'égarait dans des sentiers connus et s'arrêtait à l'ombre du vieil arbre, dont l'écorce fidèle avait gardé un chiffre, gravé par sa propre main.
C'étaient les eaux tranquilles d'un grand lac, au milieu duquel montaient et se balançaient de blanches vapeurs. Les saules pleuraient au bord de l'eau, qui entraînait leurs branches pliantes. Le soleil se couchait, tout pâle, derrière les hautes châtaigneraies.
Et le long de ce sentier ombreux qui descendait la montagne, une jeune fille s'avançait à pas lents.
Qu'elle était belle! et que de douce candeur couronnait son visage de vierge!
Les derniers rayons du jour semblaient se jouer avec amour dans les ondes molles de ses blonds cheveux.
Elle souriait seule avec elle-même; sa tête se penchait sur la marguerite des champs que sa main blanche et fine effeuillait avec lenteur.