René semblait l'avoir oubliée, Marthe ne voulait point s'en souvenir.

Quant à l'oncle Jean, il avait exercé longtemps sur Penhoël une surveillance active et cachée; mais, depuis quelques semaines, cette surveillance s'était peu à peu ralentie. Tout semblait mort chez René, jusqu'à la colère, et il suffisait de le voir de près pour acquérir la certitude qu'il était incapable de se relever désormais jusqu'à une pensée de vengeance.

Sa nature morale et sa nature physique avaient fléchi pareillement. C'était un vieillard imbécile et faible; sa pensée dormait engourdie, comme le ressort de ses membres, autrefois si robustes.

Il restait des journées entières, accroupi dans son coin, immobile et ne secouant son inerte apathie que pour porter à ses lèvres la bouteille fêlée, où l'oncle Jean mettait parfois quelques gouttes d'eau-de-vie.

Quand il n'y avait plus rien dans la bouteille, il laissait retomber sa tête barbue sur sa poitrine, et restait plongé, depuis le matin jusqu'au soir, dans un pesant sommeil.

Il ne bougeait pas; il ne parlait pas. Il recevait les soins de sa femme sans témoigner ni plaisir ni peine. Et quand son regard éteint tombait sur elle par hasard, on eût cherché en vain dans cette morne prunelle l'indice d'un sentiment quelconque: haine ou tendresse.

L'oncle Jean se fiait à ces signes et ne craignait plus.

Une fois qu'on avait allumé une chandelle dans le pauvre grenier, le père Géraud disait avoir vu, en s'éveillant au milieu de la nuit, René de Penhoël, dressé de son haut contre le mur, regarder sa femme avec des yeux flamboyants.

Ses lèvres blêmes tremblaient en murmurant de menaçantes paroles, qui arrivaient, confuses, jusqu'à l'oreille du malade.

Marthe dormait, couchée sur sa paille.