Mais la date des Fleurs du Mal est déjà loin de nous. Nous nous formons aujourd'hui et transmettons à nos enfants une tout autre idée de la vie littéraire. Car en vérité je ne distingue ici qu'ordre et méthode, entente tacite pour organiser des carrières, et ce je ne sais quoi d'un peu administratif par où l'on prépare les beaux avancements dans la magistrature. N'est-ce pas un signe des temps que les artistes aient pris à leur compte quelques-uns des préjugés qu'ils ridiculisaient chez nos pères? A une heure où tous les Bourgeois se piquent d'être artistes, il est naturel que les artistes fassent échange de politesse avec eux. On ne saurait pousser plus avant que dans cette famille littéraire l'esprit de solidarité. Comment en tout cas demeurer indifférents à la précision des causes qui préparent la formation d'un talent?

Examinons de près la vigueur du groupe familial dont il est issu. Dans un temps où chacun vit pour soi et n'attend des voisins que horions et crocs-en-jambe, à une époque où la moralité dominante est celle du coup de poing, Mme Henri de Régnier connut le bienfait des plus solides appuis. Il n'est que d'avoir éprouvé les difficultés des débuts dans la vie littéraire, l'énergie farouche dont les aînés s'entendent à bloquer toutes les avenues, pour comprendre le bénéfice irremplaçable de voir, sur un simple signe, les barrières s'ouvrir devant vous. Élevée sur les genoux d'un père qui poursuivait ses rimes à travers les mille occupations de la vie mondaine, n'hésitant pas à parfaire, six mois durant, la magnificence d'un sonnet, elle eut ses jeunes ans bercés au son de la musique des phrases, et cette musique-là, tout comme l'autre, dépose en notre oreille des rythmes qui ne s'effacent jamais. On se rappelle les confidences de Mme de Commanville, la nièce de Gustave Flaubert, lequel contribua à sa première éducation: on ne peut soutenir que cette fille adoptive d'un illustre écrivain possédât le moindre don d'expression verbale. Mais d'avoir pris ses ébats d'enfant sur la peau d'ours blanc que foulait son oncle en scandant, d'une vigoureuse intonation, les accents de Madame Bovary, il subsista dans sa mémoire des rythmes qu'elle n'oublia pas, si toutefois elle fut inhabile à les faire passer dans ses phrases. Que sera-ce chez une jeune femme qui possède un véritable don?

A moins d'être un obstiné solitaire, chacun de nous tend à se rapprocher du groupe qui favorisera ses efforts. Chez certains, quelle énergie pour se soustraire au milieu qui les opprime! Quelles luttes pour sortir d'une atmosphère irrespirable à leurs poumons! Ce sont là circonstances dont on ne tient pas assez compte, quand on juge dans son ensemble la carrière d'un écrivain. Pour Mme Henri de Régnier, rien de semblable. Nul besoin d'adaptation, puisque celle-ci existait au préalable, et qu'elle n'aurait même pas eu licence de s'y soustraire. Voilà une miraculeuse rencontre, telle qu'on n'en observerait pas une seconde dans la vie littéraire: Fille de poète, femme de poète, sœur par alliance de romanciers[4], comment eût-elle pu faire, proche de tant d'écritoires, pour n'avoir pas quelques taches d'encre aux doigts? Le risque, le seul risque à courir, c'était qu'elle connût la satiété, que pour avoir vu telle consommation de littérature autour d'elle, elle la prit en dégoût. On pourrait citer quelques exemples de ce désaveu, où ce n'est pas le père qui renie son enfant, mais ce dernier qui entend rompre tous liens avec celui dont il reçut la vie! Risque infime, faut-il le dire? Chez Mme Henri de Régnier, ce fut l'instinct d'imitation qui l'emporta.

L'instinct d'imitation... c'est bientôt dit! Car enfin il faudrait s'entendre, sous peine d'être inique. Entre toutes nos femmes littéraires, c'est une des plus personnelles, celle qui peut-être tire le plus d'elle-même, de la subtilité de ses sensations, et le moins fait songer à ses auteurs: détail notable chez une personne qui à la lettre coule ses jours parmi les auteurs, n'ayant pas à subir le seul rythme officiel et consacré des morts, mais les cadences autrement dangereuses des vivants. Parmi ses titres, c'est, à mon sens, celui qui compte le plus; j'y vois la décisive épreuve, la ceinture de flammes qu'elle sut traverser et dont elle sortit vivante... Trop de littérature, trop de musique autour d'une enfance, autour d'une âme qui s'éveille à la vie, cela peut être plus redoutable qu'aucune littérature, aucune musique du tout. Il subsiste encore la chance que cette âme porte en soi sa littérature et sa musique, auquel cas rien au monde ne saurait les empêcher d'en sortir, tandis que les réminiscences d'une mémoire trop fidèle risquent d'anéantir toute spontanéité.

Je ne voudrais pas abuser des comparaisons, qui toujours font suspecter notre partialité. Mais celle-ci vraiment s'impose trop pour que j'y résiste: dès qu'on lit une phrase de Mme de Noailles—je parle de son œuvre romanesque, non de ses vers—on discerne les maîtres qu'elle évoque, auxquels elle tend la main pour réconforter sa faiblesse. Il semble qu'elle soit obligée de prendre à témoin quelqu'un de ceux qui contribuèrent à la formation de son esprit. Et, je ne prétends pas que toujours elle souligne ses références. Mais c'est à nous qu'il appartient de les retrouver. On connaît cette image de François de Sales, charmante, tout embaumée de senteurs empruntées à la nature, par laquelle le gracieux saint conseille à ses ouailles de «faire comme les petits enfants qui, de l'une des mains se tiennent à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long des haies».—Excellente méthode de discipline chrétienne, qui donc y contredirait? Mais moins bonne attitude pour la production littéraire, c'est quelque peu l'image de Mme de Noailles. Vraiment elle pense à travers ses auteurs, car la sensation initiale elle-même, matière originale de toute pensée, elle la transforme et la transpose, en l'avivant d'un accent grâce auquel s'évoque le souvenir de celui qui tout d'abord le donna.

Chose curieuse, on en conviendra, que précisément la plante de serre chaude ait produit à la lumière du jour les fruits les plus savoureux! Il n'est pas habituel que les plantes de serre chaude produisent le moindre fruit. Mais lorsqu'elles en donnent, ils ne ressemblent à nul autre. Qu'on y prenne garde cependant et qu'on ne soit pas dupe des apparences! Des traits essentiels, que nous ne saurions retrouver dans l'empreinte des influences extérieures, s'expliqueront suffisamment par la plus immédiate hérédité! Le père de Mme Henri de Régnier, le parfait artisan de rimes José Maria de Hérédia, était Cubain. Bien que frappé avant la vieillesse, il vécut assez pour voir s'épanouir chez une enfant de son sang des dons littéraires qui venaient confirmer le sens du dicton: Bon sang ne peut mentir. Croit-on qu'en dehors de cette circonstance, que l'on peut qualifier à son gré heureuse ou malheureuse, mais qui n'est qu'un des éléments d'une destinée, l'auteur d'Esclave eût pu composer ce poème de la servitude amoureuse?

... Je voudrais évoquer ici un souvenir de ma première jeunesse, dont la principale image se rattache d'invincible façon à l'héroïne de Mme Henri de Régnier. C'était à Venise, un après-midi de printemps. Je revenais de Padoue. J'avais pris le bateau à vapeur qui fait le service du Grand-Canal, et comme la pluie faisait rage sur le pont, j'étais descendu à l'étage inférieur. Tout d'un coup mes yeux tombèrent sur une figure de femme qui força mon attention pour l'absorber dans une de ces contemplations qui vous arrachent à la vie extérieure. La grande beauté seule exerce ce magique pouvoir de couper tout lien de communication avec la terre, parce que soudain et pour une minute trop brève, elle isole l'être des vulgarités qui l'oppriment et brusquement déchire le voile qui lui cachait un pan du ciel. Nul visage créole plus ardent et plus doux à la fois... des yeux qui composaient toute l'âme de ce visage, qui l'emplissaient et le dévoraient tout, et pourtant s'arrêtaient sur vous comme une caresse! Un corps de rythme et d'harmonie, où chaque organe contribuait à la perfection de l'ensemble, et donnait ainsi l'impression, pris à part, d'une chose parfaite! Comment l'imagination n'eût-elle pas recomposé un poème d'amour sur ce thème initial! C'est la secousse indispensable qui ébranle en nous les cordes sensibles, et suscite la vibration par où tout l'organisme est exalté!... Quelle n'est pas sa puissance sur l'artiste, pour qui elle devient le secret, le mystérieux secret de son inspiration! Je ne doute pas, pourrions-nous douter que Mme Henri de Régnier l'ait vue aussi, dans sa réalité tangible, celle qui allait devenir l'Esclave de son inspiration?

Fugace beauté qui disparut de mes yeux pour toujours au ponton de la Ca d'Oro, elle devait y laisser une ineffaçable image, puisqu'après tant d'années écoulées celle-ci reconquit sa vitalité, quand je pris contact avec la Grâce Mirbel de Mme Henri de Régnier. Il me devenait impossible de me représenter l'héroïne d'Esclave sous d'autres traits que ceux de mon apparition vénitienne. Par bonheur, aucun des traits physiques que lui prête le romancier ne venait contrarier ceux que ressuscitait ma mémoire. Mais je crois bien que si, par aventure, une telle contradiction se fût produite, j'aurais été contraint de substituer mes souvenirs personnels à l'image que l'auteur me venait proposer. Et c'est un étrange appui pour un personnage imaginaire d'éveiller en nous des analogies avec quelque épisode de notre vie émotive, comme pour l'auteur qui le créa de le pouvoir rattacher à son expérience personnelle.

Si la qualité d'un ouvrage de l'esprit se mesure à la persistance des images qu'il imprime dans notre cerveau, Esclave de Mme Henri de Régnier est assurée d'un rang qui ne saurait être médiocre: Grâce Mirbel n'est pas seulement une statue vivante, de qui les souples contours viennent se réfléchir en nos yeux pour y laisser une trace durable... Elle est encore une chair vivante, pulpe saturée d'aromes, pareille à un beau fruit de ces régions fortunées, dont la senteur monte au cerveau. On se rappelle l'affabulation du livre, qui vaut avant tout par sa condensation et sa brièveté, dont l'ordonnance est bien dans la pure tradition française, parce qu'il déblaie soigneusement les circonstances accessoires inhabiles à renforcer l'intérêt, et que, suivant l'esthétique d'une mise en scène bien composée, nulle figure ne s'avance au-delà du plan qui tout d'abord lui fut indiqué.

Il faut aimer ces ouvrages, qui par la sagesse de leur ordonnance, par l'harmonie de leurs proportions, se rattachent à ce qu'il y a de plus pur dans la tradition de notre génie. Il faut les aimer, non seulement parce qu'ils vivifient en nous la notion de Beauté, mais d'une certaine Beauté, qui n'est qu'à nous, et par laquelle nous avons exercé sur les esprits ce long prestige que seul put affaiblir le flot des importations de l'étranger et ce cosmopolitisme malsain venant composer de toutes les esthétiques un étrange amalgame. On se défend comme l'on peut, et la meilleure façon de se défendre, c'est encore d'obéir aux suggestions de son tempérament. D'avoir retrouvé dans ce bref récit: Esclave, si ramassé dans sa forme, toutes les vertus de notre génie français, ce fut pour nous la plus vive satisfaction. Pareillement, à distance, avant même de mettre un nom sur un visage, on distingue la silhouette et l'accent national qu'il révèle. J'en sais qui viendront le taxer de sécheresse. Laissons dire: il n'est rien comme les esprits brouillons pour mettre sur le compte de l'impuissance ce qui n'est qu'ordre et méthode dans l'art de composer. Comment sauraient-ils discerner ce qu'il entre d'art dans une telle sobriété de détails, quand chez eux tout est prétexte à sortir du sujet, à faire craquer le cadre du tableau[5].