Seul échappe à l'étreinte de la sensation exclusive le soupirant Charlie, de qui le désir s'ennoblit de courage et de dévouement—dévouement, parce que, si jeune, on s'oublie volontiers soi-même... courage, parce qu'il s'agit de prouver à l'adorée qu'au prix de son amour nul risque ne saurait compter; Charlie, qui serait une figure unique, s'il ne descendait en ligne directe de trop illustres modèles: Charlie-Chérubin, filleul d'une belle marraine, et plus encore, Charlie-Fortunio, cousin d'une si tendre cousine; Charlie, «le cavalier servant, cet enfant inoccupé qui, entre l'éducation finie et une carrière à choisir, passait son temps à ramasser l'éventail de sa belle cousine ou à lui plier son châle à franges...» Charlie, toujours présent et qui irrite les nerfs d'Antoine-Clavaroche. Familières images ressuscitant dans nos songes avec les traits précis de ceux qui, au temps de notre adolescence, déposèrent en nous le charme de leur première empreinte! Ce sont illustres répondants, sous l'invocation desquels l'auteur d'Esclave place son jeune héros—car il est impossible que Mme Henri de Régnier, qui d'autre part se rattache si évidemment à la tradition de notre génie français, n'ait point voulu par là rendre hommage à deux noms qui en sont les représentants immortels.
En présence de tels héros, si délicats et si sensibles, tout soupçon de violence ou de froissement brutal se trouve écarté de la notion d'amour, par où justement, dans les habituelles rencontres, elle nous paraît avilie, et pour tout dire empreinte d'une grossièreté tant soit peu répulsive. Chez eux la part d'instinct se trouve réduite au minimum. Transposé dans le domaine exclusif du sentiment, il aura tôt fait d'y perdre cette brusque violence, cette impériosité, ce despotisme, qui d'ordinaire régissent les impulsions passionnelles. Pourtant la différence de méridien fait couler dans ses veines un sang plus impétueux et, quand il traduit son désir, c'est en des termes qui de deux tons au moins montent Fortunio: «J'ai dix-neuf ans et je voudrais vous protéger, me dévouer pour vous»: voilà bien Fortunio. Puis, «Je voudrais que vous m'aimiez... que vous m'aimiez, pardonnez-moi... de tout votre corps.»—Ah, cela, c'est du Charlie tout pur, car jamais tel aveu ne fût sorti de la bouche qui murmurait ses déclarations à Jacqueline. De quoi lui serviront d'ailleurs et le dévouement, et la sincérité de cet amour? A l'issue du duel qui met face à face les deux adversaires, c'est pour Antoine seul que tremble Grâce Mirbel, et c'est dans ses bras qu'elle s'effondre, décidément vaincue!
Gardons-nous des apparences et défions-nous des catégories où, d'après leur forme, on enferme les œuvres de l'art. Au-dessous d'un titre comme cette Esclave, l'éditeur qui fait appel au public et se préoccupe des meilleurs moyens en vue d'atteindre son objet, inscrit délibérément ce sous-titre: Roman. Sait-il pas en effet que, parmi les quelques centaines ou quelques milliers de lecteurs qui forment la clientèle d'un auteur d'imagination, la grande majorité vient chercher dans ses livres l'histoire qui la pourra divertir un instant? Donc il importe de souligner le genre où se classe le livre qu'on lui vient proposer. Mais la critique, qui ne saurait tenir compte d'un tel point de vue, qui justement fut inventée pour donner aux œuvres de l'esprit leur véritable cote, non d'après leur succès, mais d'après leur valeur, se tient un autre raisonnement, en analysant le genre de plaisir que lui procure Esclave:
Qu'y a-t-il de commun, songe-t-elle, entre cette Esclave et la multitude des ouvrages qu'on nous présente revêtus de la même estampille? Sans doute y voyons-nous comme ailleurs des personnages en rapport de conflit passionnel, car il faut bien, de toute rigueur, donner son affabulation à un développement littéraire. Mais, tandis que chez la plupart les faits extérieurs dominent, et oppriment les faits psychologiques qu'ils sont destinés à traduire, ici c'est une esthétique en tous points conforme à celle que formulait Renan dans une page de ses Cahiers de Jeunesse: «Je ne sais pas pourquoi les faits et incidents extérieurs, les péripéties survenant sans être un pur développement psychologique, me choquent dans le Roman et le Drame. Je voudrais que ce fût le simple développement de la passion se peignant par des faits extérieurs.»—Déjà cette sobriété qui déblaie tout accessoire, et subordonne le dehors au dedans, c'est un des premiers mérites de notre génie latin, auquel plus haut nous rendions hommage. C'est la conception classique de l'œuvre imaginative, telle qu'elle sortit de notre dix-septième siècle français, et—rapprochement qui prend toute sa valeur quand il s'agit d'une femme—de la plume de Mme de La Fayette.
Condensation des effets, sobriété de l'accent: vertus rares que nous admirons d'autant plus qu'elles portent ici la signature d'un sexe ayant tendance à se distinguer par les défauts contraires. C'est peu encore, au prix de l'élégance du style, de la beauté formelle, qui donne à cet ouvrage un rang à part parmi les productions féminines de ce temps. Je détache, en le soulignant avec intention pour qu'on s'y arrête, ce portrait de Grâce Mirbel, à l'époque où Antoine la revoit, découvre en elle une beauté nouvelle, donc une femme nouvelle: «Le nez fin, très peu busqué, respirait la rose épanouie, et les cils noirs et courbes voilaient les longs yeux baissés. Il savait, sans les voir, combien ces yeux étaient beaux. Vert sombre ou clair, ou grisâtre, selon l'humeur de Grâce ou le temps, ils contrastaient si bien avec sa chevelure foncée, toujours abondante et ondée, qu'elle portait ce soir tordue sur le cou en un lourd chignon! Il voyait inclinée la nuque fière, dont la peau était plus ambrée que celle des joues. Jadis il avait aimé mordre ce cou frémissant, par une sorte de férocité amoureuse. Les formes du buste lui parurent plus pleines, mais encore d'une minceur élancée. Et le bras qui sortait, nu et arrondi des dentelles courtes de la manche, était ce même bras si blanc, si lisse et si délicatement charnu, qu'on désirait le respirer comme une fleur encore en bouton.»
Vous suivez les scrupules de l'exécution chez l'artiste. Dans un temps où la plupart des œuvres d'imagination dénotent la hâte avec laquelle elles furent écrites, où de plus en plus on méconnaît le principe fondamental de toute esthétique: que la Forme seule peut imprimer la durée aux œuvres de l'esprit, c'est déjà un mérite singulier que d'en connaître la vertu. Mais lui rendre témoignage en un livre où précisément l'exécution correspond au double principe de notre génie français, résumé dans ces deux mots: sobriété du détail, pureté de la forme, c'est assez pour qu'à ce premier sous-titre: Roman, nous puissions substituer celui de Poème en Prose, qui plus exactement fait justice à son mérite.
MADAME MARCELLE TINAYRE
Quand Victor Hugo, pater familias et pontife de plusieurs générations, prononçait ses fameuses paroles sur l'indéfectible rigueur des haines littéraires, c'était en un temps où la production féminine ne se manifestait que comme fait isolé, d'autant plus remarqué peut-être, mais qui n'inspire nulle crainte de concurrence. L'attitude d'une George Sand passant la culotte du sexe fort pour mieux rehausser de virilité sa coquetterie féminine, en dit long sur la Femme-auteur aux belles années du Roi Citoyen... et la Gloire elle-même qui lui réservait des statues là où tant d'autres n'eurent même pas leur buste, par ses faveurs marquait assez qu'il n'est pas de limite à ses caprices. Devenue vieille et châtelaine de Nohant, l'auteur d'Indiana voulut bien reconnaître que la Fortune avait souri à sa carrière. Aussi n'existait-il alors qu'une George Sand. La Femme venant s'offrir au jugement public une plume à la main, c'était un peu, comme de nos jours, celle qui, vêtue de la toge, erre à travers les corridors du Palais; on braque les yeux sur le phénomène, pour voir si tant de plis superposés sont agréables au regard. Volontiers les confrères s'arrêtent pour coqueter avec elle, parce qu'il est reposant d'agrémenter de quelque diversion les démarches professionnelles. Mais on sait bien que le temps n'est pas proche où les dossiers rémunérateurs viendront arrondir sa serviette d'avocat. Le jour où cette hypothèse menacerait de devenir réalité, on verrait alors ce qui subsisterait de la légendaire galanterie française.