Deux heures après, nous approchions de l'entrée des récifs.

La mer y déferle furieusement, et le passage est dangereux à cause de la lame. Ce n'est pas une manoeuvre aisée que de bien présenter le devant de la pirogue à la barre. Mais les indigènes sont adroits et, avec un vif intérêt, non sans un peu de crainte aussi, je suivis l'opération, qui s'exécuta parfaitement.

Devant nous, la terre s'éclairait de feux mouvants—flammes de torches énormes que fournissent des branches sèches de cocotiers. Et le spectacle était admirable: sur le sable, au bord des flots illuminés, les familles des pêcheurs nous attendaient. Quelques figures se tenaient assises, immobiles, d'autres couraient le long du rivage en agitant les torches; les enfants sautaient ça et là et on entendait de loin leurs cris aigus.

D'un puissant élan, la pirogue s'éleva sur le sable.

Aussitôt on procéda au partage du butin.

Tous les poissons furent déposés à terre, et le patron les divisa en autant de parts égales qu'il y avait eu de personnes—hommes, femmes, enfants,—pour concourir à la pêche aux thons et à la pêche aux petits poissons-amorces.

Cela fit trente-sept parts.

Sans perdre de temps, ma vahiné prit la hache, fendit le bois, alluma le feu, tandis que je faisais un peu de toilette et que je me couvrais à cause de la fraîcheur de la nuit.

De nos deux parts, l'une fut cuite, et Téhura garda la sienne crue.

Puis elle m'interrogea longuement sur les divers incidents de la pêche et je satisfis avec complaisance sa curiosité. Elle s'égayait de tout, contente et naïve, et je l'observais sans rien lui laisser voir de mes secrètes préoccupations. Au fond de moi, une inquiétude sans plausibles causes s'était éveillée et ne voulait plus dormir. Je brûlais de faire à Téhura une question, une certaine question … et j'avais beau me dire: A quoi bon? je me répondais à moi-même: Qui sait?