Tous les Tahitiens se vêtirent de noir, et, deux jours durant, on chanta des iménés de deuil, des chants de mort. Je croyais entendre la Sonate Pathétique.
Vint le jour de l'enterrement.
A dix heures du matin, on partit du palais. La troupe et les autorités, casques blancs, habits noirs, et les naturels dans leur costume attristé. Tous les districts marchaient en ordre, et le chef de chacun d'eux portait le pavillon français.
Au bourg d'Aruë, on s'arrêta. Là se dressait un monument indescriptible, qui formait avec le décor végétal et l'atmosphère le plus pénible contraste: amas informe de pierres de corail reliées par du ciment.
Lacascade prononça un discours, cliché connu, qu'un interprète traduisit ensuite pour l'assistance française. Puis, le pasteur protestant fit un prêche. Enfin, Tati, frère de la reine, répondit,—et ce fut tout: on partait; les fonctionnaires s'entassaient dans des carrioles; cela rappelait quelque "retour de courses."
Sur la route, à la débandade, l'indifférence des Français donnant le ton, tout ce peuple, si grave depuis plusieurs jours, recommençait à rire. Les vahinés reprenaient le bras de leur tanés, parlaient haut, dodelinaient des fesses, tandis que leurs larges pieds nus foulaient lourdement la poussière du chemin.
Près de la rivière de la Fatüa, éparpillement général. De place en place, cachées entre les cailloux, les femmes s'accroupissaient dans l'eau, leurs jupes soulevées jusqu'à la ceinture, rafraîchissant leurs hanches et leurs jambes irritées par la marche et la chaleur. Ainsi purifiées, elles reprenaient le chemin de Papeete, la poitrine en avant, les deux coquillages qui terminent le sein pointant sous la mousseline du corsage, avec la grâce et l'élasticité de jeunes bêtes bien portantes. Un parfum mélangé, animal, végétal, émanait d'elles, le parfum de leur sang, et le parfum de la fleur de gardénia—tiaré—qu'elles portaient toutes dans les cheveux.
—Téïné mérahi noa noa (maintenant bien odorant), disaient-elles.
… La princesse entrait dans ma chambre, et j'étais sur mon lit, souffrant, vêtu seulement d'un paréo. Quelle tenue pour recevoir une femme de qualité!
Ia orana, Gauguin, me dit-elle. Tu es malade, je viens te voir.