Je viens à toi, docile, ô maître d'ignorance et de simplicité, et le sourire n'est pas loin de mes lèvres. Mais j'ai peur que la ville se lève et marche tout entière derrière moi, contre toi,—j'ai peur de t'apporter la ville! et de jeter moi-même ses ténèbres entre le bonheur et moi, entre toi et ma douleur.

VERS LE SILENCE.

Le chant du vivo allait se mourant, dans la nuit, sur le rivage, et avec lui la voix de mes souvenirs allait se mourant, dans mon âme, sur le bord du temps,—et les plus récentes images s'effacèrent les premières parmi les bruits confus du navire en voyage, du navire d'adieux et d'espérance.

On n'entendait plus qu'à peine le vivo, dans la nuit, sur le rivage, plus loin, et, plus loin aussi dans mes souvenirs, j'avais dépassé le navire, avec mon âme remontant le fleuve du temps—et ce furent les lieux quittés, l'appareil riche des sordidités sociales, et tout mon désespoir.

Le vivo n'était maintenant, dans la nuit, sur le rivage, qu'un souffle très léger, moins ouï que ressouvenu,—et soudain ce furent, par delà le passé mûr, les jours de ma jeunesse, cette autre belle sauvagerie, tôt étiolée dans l'atmosphère lourde des villes, sans que, longtemps, renonçât l'espérance.

Et puis le vivo se tut; dans la nuit tahitienne seul vibrait le vent, ouvrant larges sur la mer ses ailes,—et les voix de mon âme aussi se turent, et je me sentis perdu, doucement, perdu, amoureusement, dans le silence de la nature et de moi-même, seul à seule avec l'immensité verte et bleue—qui ne te répondra pas si tu la questionnes!—seul dans un présent d'éternité, sans avenir ni passé, sans plus d'espérance ni de désespoir.

IV

LE CONTEUR PARLE

Mes voisins sont devenus pour moi des amis. Je m'habille, je mange comme eux. Quand je ne travaille pas, je partage leur vie d'indolence et de joie, traversée de brusques passages de gravité.

Le soir, au pied des buissons touffus que domine la tête échevelée des cocotiers, on se réunit par groupes où se mêlent les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants. Les uns sont de Tahiti, les autres, des Tongas, d'autres encore, des Marquises. Les tons mats de leurs corps font une belle harmonie avec le velours des feuillages, et de leurs poitrines cuivrées sortent de vibrantes mélodies qui s'atténuent en s'y heurtant aux troncs rugueux des cocotiers. Ce sont les chants tahitiens, les iménés.