Le père Maury fit avec cela une très grosse fortune. Son histoire, quoique très simple, mérite d’être racontée. Une très grosse maison de Bordeaux eut un jour une très grosse affaire qu’elle considérait comme perdue. Dans cette maison il y avait un tout jeune employé, le jeune Maury, qui avait été remarqué comme un garçon d’une grande intelligence.

Elle envoya à Lima ce jeune homme avec tous pouvoirs pour rentrer dans les créances et lui fit à cet effet un engagement avec un tant pour cent sur les rentrées qui à son idée ne seraient jamais très importantes. Elle se trompait, car le jeune Maury s’y prit si bien qu’il sauva presque tout.

Il se trouva dès lors à la tête d’un très joli capital, au courant des affaires à Lima et ne demanda qu’à rester. Il commença à installer un hôtel convenable puis deux, puis plusieurs autres; c’est lui qui commanda sur mesure un dôme en bois sculpté pour l’église avec pièces qui n’avaient plus qu’à être remontées sur l’ancien dôme. Ma mère qui avait appris en pension le dessin, fit à la plume un dessin admirable, c’est-à-dire atroce, de cette église avec son jardin entouré de grilles.

Enfant je trouvais ce dessin très joli; puis c’était de ma mère: vous me comprendrez sûrement.

J’ai revu à Paris ce tout vieux père Maury entouré de ses deux nièces, ses uniques héritières. Il possédait une très belle collection de vases (céramique des Incas) et beaucoup de bijoux en or sans alliage faits par les Indiens.

Qu’est-ce que tout cela est devenu?

Ma mère aussi avait conservé quelques vases péruviens et surtout pas mal de figurines en argent massif tel qu’il sort de la mine. Le tout a disparu dans l’incendie de Saint-Cloud, allumé par les Prussiens. Une bibliothèque assez importante, et dans tout cela presque tous nos papiers de famille.

A propos de papiers de famille: lorsque je me suis marié, on me demanda à la mairie les actes mortuaires de mes parents. Je ne possédais que celui de ma mère, significatif cependant puisqu’il était dit: Mme Veuve Gauguin. L’employé prétendait que je ne pouvais me marier sans avoir l’acte de décès de mon père.

Mais puisque ma mère était veuve Gauguin, cela ne prouve-t-il pas que mon père était mort?

Rien de plus têtu qu’un employé de mairie.