Toujours est-il qu’il suffisait de lui dire très gravement:

«Qu’avez-vous Vincent,» pour que, sans mot dire, il se remît au lit pour dormir d’un sommeil de plomb.

J’eus l’idée de faire son portrait en train de peindre la nature morte qu’il aimait tant des Tournesols. Et le portrait terminé il me dit: «C’est bien moi, mais moi devenu fou.»

Le soir même nous allâmes au café. Il prit une légère absinthe.

Soudainement il me jeta à la tête son verre et le contenu. J’évitai le coup et le prenant à bras le corps, je sortis du café, traversai la place Victor-Hugo et quelques minutes après Vincent se trouvait sur son lit où en quelques secondes il s’endormit pour ne se réveiller que le matin.

A son réveil, très calme, il me dit: «Mon cher Gauguin, j’ai un vague souvenir que je vous ai offensé hier soir.

R.—Je vous pardonne volontiers et d’un grand cœur, mais la scène d’hier pourrait se produire à nouveau et si j’étais frappé je pourrais ne pas être maître de moi et vous étrangler. Permettez-moi donc d’écrire à votre frère pour lui annoncer ma rentrée.»

Quelle journée, mon Dieu!

Le soir arrivé j’avais ébauché mon dîner et j’éprouvai le besoin d’aller seul prendre l’air aux senteurs des lauriers en fleurs. J’avais déjà traversé presque entièrement la place Victor-Hugo, lorsque j’entendis derrière moi un petit pas bien connu, rapide et saccadé. Je me retournai au moment même où Vincent se précipitait sur moi un rasoir ouvert à la main. Mon regard dut à ce moment être bien puissant car il s’arrêta et baissant la tête il reprit en courant le chemin de la maison.

Ai-je été lâche en ce moment et n’aurais-je pas dû le désarmer et chercher à l’apaiser? Souvent j’ai interrogé ma conscience et je ne me suis fait aucun reproche.