Lorsqu’en 1883, je revins pour la deuxième fois à Paris, Manet était mort, mais son esprit vivait dans toute une école qui luttait pour l’hégémonie avec Bastien Lepage; à mon troisième séjour à Paris en 1885 je vis l’exposition de Manet. Ce mouvement s’était alors imposé; il avait produit son effet et maintenant il était classé. A l’exposition triennale, même année, anarchie complète. Tous les styles, toutes les couleurs, tous les sujets: historiques, mythologiques et naturalistes. On ne voulait plus entendre parler d’écoles, ni de tendances. Liberté était maintenant le mot de ralliement. Taine avait dit que le beau n’était pas le joli et Zola que l’art était une parcelle de nature vue à travers un tempérament.

Cependant, au milieu des derniers spasmes du naturalisme, un nom était prononcé par tous avec admiration, celui de Puvis de Chavannes. Il était là, tout seul, comme une contradiction, peignant d’une âme croyante, tout en tenant légèrement compte du goût de ses contemporains pour l’allusion. (On ne possédait pas encore le terme de symbolisme, une appellation bien malheureuse pour une chose si vieille: l’allégorie.)

C’est vers Puvis de Chavannes qu’allaient hier soir mes pensées, quand, aux sons méridionaux de la mandoline et de la guitare, je vis sur les murs de votre atelier ce tohu-bohu de tableaux ensoleillés, qui m’ont poursuivi cette nuit, dans mon sommeil. J’ai vu des arbres que ne retrouverait aucun botaniste, des animaux que Cuvier n’a jamais soupçonnés et des hommes que vous seul avez pu créer. Une mer qui coulerait d’un volcan, un ciel dans lequel ne peut habiter un Dieu.

«Monsieur, disais-je dans mon rêve, vous avez créé une nouvelle terre et un nouveau ciel, mais je ne me plais au milieu de votre création: elle est trop ensoleillée pour moi qui aime le clair-obscur. Et dans votre paradis habite une Ève qui n’est pas mon idéal, car j’ai vraiment moi aussi un idéal de femme ou deux!

Ce matin je suis allé visiter le musée du Luxembourg pour jeter un regard sur Chavannes qui me revenait toujours à l’esprit. J’ai contemplé avec une sympathie profonde le pauvre pêcheur, si attentivement occupé à guetter la proie qui lui vaudra l’amour fidèle de son épouse cueillant des fleurs, et de son enfant paresseux. Cela est beau! Mais voilà que je me heurte à la couronne d’épines, Monsieur, je les hais, entendez-vous bien! Je ne veux point de ce Dieu pitoyable qui accepte les coups. Mon Dieu, plutôt alors (le vitsliputsli qui, au soleil, mange le cœur des hommes).

Non, Gauguin n’est pas formé de la côte de Chavannes, non plus de celles de Manet ni de Bastien Lepage!

Qu’est-il donc? Il est Gauguin, le sauvage qui hait une civilisation gênante, quelque chose du Titan qui, jaloux du créateur, à ses moments perdus, fait sa petite création, l’enfant qui démonte ses joujoux pour en refaire d’autres, celui qui renie et qui brave, préférant voir rouge le ciel que bleu avec la foule.

Il semble, ma foi, que, depuis que je me suis échauffé, en écrivant, je commence à avoir une certaine compréhension de l’art de Gauguin.

On a reproché à un auteur moderne de ne pas dépeindre des êtres réels, mais de construire tout simplement lui-même ses personnages. Tout simplement!

Bon voyage, Maître: seulement, revenez-nous et revenez me trouver. J’aurai peut-être alors appris à mieux comprendre votre art, ce qui me permettra de faire une vraie préface pour un nouveau catalogue dans un nouvel hôtel Drouot, car je commence aussi à sentir un besoin immense de devenir sauvage et de créer un monde nouveau.