Il disait:
«Employez toujours des couleurs de même origine. L’indigo est la meilleure base; il vient jaune traité par l’esprit de nitre et rouge dans le vinaigre. Les droguistes en ont toujours. Tenez-vous-en à ces trois colorations. Avec de la patience vous saurez ainsi composer toutes les teintes. Laissez le fond de votre papier éclaircir vos teintes et faire le blanc, mais ne le laissez jamais absolument nu. Le linge et la chair ne se peignent que si l’on a le secret de l’art. Qui vous dit que le vermillon clair est la chair et que le linge s’ombre de gris? Mettez une étoffe blanche à côté d’un chou ou à côté d’une touffe de roses et vous verrez si elle sera teintée de gris.
«Rejetez le noir et ce mélange de blanc et de noir qu’on nomme gris.
«Rien n’est noir et rien n’est gris. Ce qui semble gris est un composé de nuances claires qu’un œil exercé devine. Qui peint n’a point pour tâche comme le maçon de bâtir, le compas et l’équerre à la main, sur le plan fourni par l’architecte. Il est bon pour les jeunes gens d’avoir un modèle, mais qu’ils tirent le rideau sur lui pendant qu’ils le peignent. Mieux est de peindre de mémoire, ainsi votre œuvre sera vôtre, votre sensation, votre intelligence et votre âme survivront alors à l’œil de l’amateur.
«Il va dans son écurie quand il veut compter les poils de son âne, voir combien il en a à chaque oreille et déterminer la place de chacun.
«Qui vous dit que l’on doit chercher l’opposition de couleur?
«Quoi de plus doux à l’artiste que de faire discerner dans un bouquet de roses la teinte de chacune. Deux fleurs semblables ne pourraient donc jamais être feuille à feuille?
«Cherchez l’harmonie et non l’opposition, l’accord et non le heurt. C’est l’œil de l’ignorance qui assigne une couleur fixe et immuable à chaque objet; je vous l’ai dit, gardez-vous de cet écueil. Exercez-vous à le peindre accouplé ou ombré, c’est-à-dire voisin ou mis derrière l’écran d’objets, d’autres ou semblables couleurs que lui. Ainsi vous plairez par votre variété et votre vérité, la vôtre. Allez du clair au foncé, du foncé au clair. Votre travail ne sera jamais trop long, l’œil cherche à se récréer par votre travail, donnez-lui joie et non chagrin. C’est au faiseur d’enseignes qu’appartient la reproduction de l’œuvre d’autrui. Si vous reproduisez ce qu’un autre a fait, vous n’êtes plus qu’un faiseur de mélanges: vous émoussez votre sensibilité et immobilisez votre coloris. Que chez vous tout respire le calme et la paix de l’âme. Aussi évitez la pose en mouvement. Chacun de vos personnages doit être à l’état statique. Quand Oumra a représenté le supplice d’Ocraï il n’a point levé le sabre du bourreau, prêté au Khakhan un geste de menace et tordu dans les convulsions la mère du patient. Le sultan assis sur son trône plisse sur son front la ride de la colère: le bourreau debout regarde Ocraï comme une proie qui lui inspire pitié, la mère appuyée sur un pilier témoigne de sa douleur sans espoir, par l’affaissement de ses forces et de son corps. Aussi une heure se passe-t-elle sans fatigue devant cette scène plus tragique dans son calme que si la première minute passée l’attitude impossible à garder eût fait sourire de dédain.
«Appliquez-vous à la silhouette de chaque objet; la netteté du contour est l’apanage de la main qu’aucune hésitation de volonté n’affadit.
«Pourquoi embellir à plaisir et de propos délibéré; ainsi, la vérité, l’odeur de chaque personne, fleur, homme ou arbre disparaît; tout s’efface dans une même note de joli qui soulève le cœur du connaisseur. Ce n’est point à dire qu’il faille bannir le sujet gracieux, mais il est préférable de rendre comme et tel que vous voyez que de couler votre couleur et votre dessin dans le moule d’une théorie préparée à l’avance dans votre cerveau.»