— Il ne s’agit de rien moins que de M. le duc et de Mme la duchesse de Saint-Aignan, qui ne sont pas loin, aujourd’hui, d’être nonagénaires, et qui ont procréé un grand nombre de petits et de petites Saint-Aignan. Mais ils furent des modèles de pudicité. Je tiens de source certaine que leur dévotion leur inspirait de tels scrupules que, en leur beau temps, lorsqu’ils se sentaient aiguillonnés par la chair, ils se gardaient bien de s’abandonner aux élans impétueux d’une volupté brutale. Ils sanctifiaient leurs ardeurs, et conservaient de la décence jusque dans le moment où on a le moins à s’en préoccuper. « — Préparons-nous, m’amour, disait M. le duc à la duchesse, à faire un chrétien. » — Alors, pour faire ce chrétien avec prudence…
— Et comment donc ? interrompit M. de Fontpeydrouze.
— M. le duc avait simplement une œillère dans sa chemise, et la chemise de la duchesse était pareillement disposée. Ils ignorèrent toujours leur nudité réciproque.
On s’amusa fort de ce récit, conté le plus plaisamment du monde. L’officier opina que cette bigoterie ne faisait que prouver la chaleur de leur sang, puisque avec tant de réserves, avec des voiles ne laissant passer que l’indispensable, ils n’en avaient pas moins réussi à s’assurer une postérité !
— Oh ! reprit M. de Chaussepierre, notre ami le docteur, n’eut point, un certain soir, tant de scrupules, lui, qui convia un public à constater son entrain et sa vigueur.
— Mais, répondit M. Préval, c’était une expérience pour le bien de l’humanité.
— Elle vous a coûté cher.
— Medicorum invidia et discordia ! Il est vrai que la Faculté a prétendu me priver de mon titre de docteur-régent, mais je plaide contre elle, et il faudra bien que j’aie raison de cette cabale.
La plupart des convives semblaient instruits de cette mésaventure du docteur, mais d’autres souhaitèrent être éclairés de tous ses détails. Au demeurant, M. Préval, qui fait figure d’un homme n’étant point prêt à céder facilement, protesta qu’il avait été victime de la jalousie de ses confrères, et qu’il aurait sa revanche contre les Dessessart, les Barguer, les de Lépine, les du Petit et autres chefs, de l’insulte qui lui avait été faite. Il tenait pour admirable sa découverte d’un remède contre un fléau qui empêche de se livrer avec sécurité aux plaisirs de l’amour, et n’aurait de repos qu’il en eût imposé le bienfait.
— Il est vrai, dit M. Joliveau, que vous avez prouvé on ne peut plus nettement la confiance en ce remède. Il se trouva pourtant des gens pour douter de l’impureté de la fille que vous vous élûtes pour cette épreuve ?