M. Joliveau, qui a l’esprit caustique, se moqua des travers de ce monde du tripot lyrique, sans excepter les compositeurs. On vient de donner à l’Opéra une pastorale, la Cinquantaine, qui est le fruit du génie de M. de La Borde, et M. Joliveau le dépeignit, narquoisement, ivre de sa musique, qu’il trouvait la plus belle qui fût et dont il ne se lassait pas, faisant, aux répétitions, reprendre tous les passages aux musiciens, non qu’ils eussent failli dans l’exécution, mais pour l’entendre encore. Un maladroit, oubliant les égards dus aux œuvres d’un homme aussi riche que le premier valet de chambre du roi, dit un jour qu’un air de M. de La Borde rappelait singulièrement un air de Rameau.

— C’est donc, répliqua le fortuné mélomane, que Rameau devina la beauté de mon inspiration.

Mais je suis, Monsieur, un peu trop novice en ce qui a trait au théâtre pour pouvoir vous rapporter, dans tout leur brillant, ces malignités ; il faut être usagé dans ce milieu pour saisir tout le sel de ces moqueries.

L’entretien allait à bâtons rompus, et je serais fort embarrassé de vous dire comment il allait d’un sujet à un autre. Quelqu’un en vint à parler de la chance, qui est, dans toutes les entreprises, un grand élément de succès. M. du Rozoy, tout philosophe qu’il fût, ayant traité de graves questions, ne laissa pas que de se déboutonner. Au demeurant, dès le premier service, en se ralliant au parti du Dr Préval, il avait mis sa philosophie de côté. Son historiette eût même paru fort crue s’il n’eût mis à la conter une adresse que je ne saurais rendre. Il s’agissait d’une duchesse qui, jouant à la loterie royale, eut l’idée de faire choisir les numéros par un fol. Elle se fit conduire dans ce but, à Bicêtre, et exposa sa requête à l’un de ceux qu’on lui représenta comme les plus dérangés d’esprit. Ce fol, transformé en devin, consentit de bonne grâce ; il demanda une plume et écrivit trois numéros sur trois petits billets. Mais, au lieu de les remettre à la duchesse, il en fit des boulettes et les avala.

— Madame, dit-il, ce sera demain le tirage ; je vous réponds que ces numéros sortiront et qu’ils feront un terme. Il ne dépend que de vous de les venir prendre.

Cet insensé avait fait, bien que fort grossièrement, la critique des superstitions.

Mais, Monsieur, ce fut M. Robbé, le poète, qui pensa nous faire mourir de rire. Il est réputé pour l’extrême licence de ses écrits, il déclara toutefois qu’il n’était point l’auteur d’un petit poème dont il avait une copie dans sa poche, ce qu’il déplorait fort. Il l’attribuait à un M. de Saint-Mathieu, réfugié en Hollande. Le vin aidant, qui montait à la tête, on était dans le cas d’en entendre le plus joyeusement du monde la lecture. Ce poème portait le titre bizarre de Parapilla. Comme je n’ai point à garder avec vous certains ménagements, je vous dirai, pour votre amusement, ce que j’en ai retenu. Que ne puis-je reproduire le ton de M. Robbé, qui lisait avec une verve étonnante !

Imaginez qu’il s’agit d’un gentilhomme florentin, nommé Rodérigo, qui, ruiné par les grandes dépenses qu’il avait faites pour les femmes, s’était retiré à la campagne, où il cultivait son jardin. Il s’occupait à semer, non sans mélancolie au souvenir de son luxe d’autrefois, quand un inconnu l’aborda et lui demanda ce qu’il plantait. Le seigneur Rodérigo était de méchante humeur, et bien qu’il eût eu, jadis, des habitudes de parfaite politesse, il répondit, d’une façon brutale, en joignant à sa réponse un geste grossier :

— Vous en plantez, eh bien, il en viendra ! répliqua l’inconnu, qui disparut.

Quelle ne fut pas la surprise de Rodérigo quand, au moment de la récolte, il vit que la prophétie s’était accomplie ! Le fruit qui s’élevait de la terre était le plus extraordinaire qui fût. Il regretta fort son incivilité. Dans le temps qu’il exprimait son dépit, l’inconnu se montra : il n’était autre que l’ange Gabriel, touché du repentir du Florentin, Gabriel était plaisant, mais bon. Il consola Rodérigo.