J’eus un geste de stupeur, et je ne la pouvais plus suivre, en effet, dans son badinage.
— Hé quoi ? m’écriai-je, cet homme a pu se porter à ce comble d’impudence !
J’outrepassai sans doute les libertés que je me pouvais permettre en demandant, avec un visage alarmé qui surprit Mlle Angélique, comment il avait pu être reçu dans une respectable famille. — Vous le connaissez ? dit-elle. C’est un sot. — S’il n’était que sot ! — Croyez que mon père était édifié et qu’il fit à sa démarche la réponse qui convenait. — Mais la prudence de M. Sellon avait donc été surprise pour qu’il lui donnât accès chez lui ? — Il s’était introduit en se servant du nom d’un de nos parents, qui, lorsqu’on tira les choses au clair, protesta qu’il ignorait parfaitement M. de Fontpeydrouze. Mon père, quel que soit le fond sérieux qui lui est naturel, est parfois malicieux, de cette malice qui, tout en s’exerçant, garde un patient sang-froid. Il est bien Genevois sur ce point. Il lui plut de laisser s’enferrer cet impertinent, sur le compte duquel il était renseigné. — S’il avait su tout ce qu’il me fut donné d’apprendre ! — Il était suffisamment instruit. Il l’attendait alors que ce dupeur serait sa dupe, à l’instant, où les mains toutes chargées de preuves, il dévoilerait le jeu de ce fourbe, qui se pensait plus avisé qu’il n’était, et qui en restait pour la peine qu’il s’était donnée, de feindre l’homme de grandes manières. J’eusse voulu que vous pussiez assister à la scène où il fut congédié. Quelle que fût son habituelle assurance, il tombait de son haut, et il était fort décontenancé.
— Mais qu’il ait osé lever les yeux vers vous !…
J’avais peine à dissimuler la colère que m’inspirait son audace, tout rassuré que je fusse par le dédain avec lequel le traitait Mlle Angélique. Elle ajouta qu’il était parti en disant qu’il n’était point d’un caractère à accepter un affront, et qu’on le verrait bien.
— Oh ! fis-je avec un emportement dont j’eus quelque confusion, on saurait lui répondre !
Mlle Angélique détourna l’entretien, en déclarant que c’était assez parler de ce personnage, qu’elle ne m’eût point conté cette aventure si elle avait pensé que je n’en dusse pas rire avec elle, et que c’était, en effet, le seul parti à prendre.
— Revenons, dit-elle. Je veux avoir terminé tous ces comptes ce soir, et la tâche est assez lourde.
C’était, me semblait-il, une invitation à prendre congé d’elle. Mais mes traits exprimèrent vraisemblablement le regret que j’éprouvais de me retirer. Dans le temps que j’allais franchir la porte, elle me retint.
— Vous entendez-vous à calculer ? Je pourrais souhaiter votre aide.