—C'est pas à lui que je le dois, c'est à cet imbécile de Firmin, qui n'osait même pas me poursuivre. Et l'embêtant, dans la vie, vois-tu, ça n'est pas de devoir, c'est de payer.

—Quant à cela, ce n'est pas moi qui te ferai le non.

Comme s'il ne devait jamais être question que d'argent chez l'Onagre, le notaire y fut appelé quelques jours après. La nouvelle en courait déjà dans Ribamourt que M. Beaudésyme n'était pas encore averti. Quand il se mit en route, avec sa serviette, les gens se disaient sur le pas des portes:

—Il va chez Lescaa pour le testament.

Et ils saluaient.

Le notaire resta longtemps auprès de M. Lescaa. En le quittant, il avait cet air d'importance commun aux gens chargés des sacrements civils qui donnent à la richesse ses formes rituelles. Au café, à table, il parla de toute autre chose, comme un homme qui porte un secret; et il ne voulut en rien dire à sa femme, même quand ils se mirent au lit. Tout de suite, d'ailleurs, il s'endormit; mais non pas elle.

C'était le même appartement, la même couche où Vitalis et sa belle cousine avaient aimé naguère, jusqu'à se croire anéantir; et connu, après les enchantements de se confondre, l'amertume de se dédoubler. Mais ce n'était plus Vitalis, ce ne serait jamais plus lui. Quand même il y voudrait de nouveau abandonner sa mince nudité aux impérieuses tendresses de Basilida, ne l'a-t-elle pas, aux pieds du P. Nicolle, pour toujours renoncé, celui qu'elle aime encore, et de quelle fureur cachée. C'est un autre qui est à côté d'elle, un autre, grand et velu.

Mme Beaudésyme contemplait son rouge mari sous la veilleuse. L'avait-il jamais aimée? Elle était incapable de s'en souvenir. Elle, du moins, n'y répugnait pas au temps de leurs noces. Tandis qu'aujourd'hui, était-elle sûre seulement de l'estimer? Mais elle aurait voulu savoir ce qu'il pensait d'elle, de Vitalis, et ce qu'il savait. Cette tête aux yeux clos, où il y avait une part de sa destinée, lui apparut tout à coup pleine de mystère, et comme l'image de cet équivoque aveuglement qu'il opposait à ses trahisons. Quels vices, quels louches calculs, quelle terreur d'un honteux avenir dormaient sous ce crâne immobile? Était-ce vrai, comme elle le craignait, comme on avait tâché aussi à lui faire entendre, qu'il avait dilapidé ses biens à elle, et peut-être d'autres dépôts plus sacrés—et pour cela qu'au réveil non plus il ne voulait pas voir?

Là reposaient aussi d'autres secrets que Mme Beaudésyme voulait à tout prix surprendre. Ce testament, pour lequel son mari avait été appelé auprès de M. Lescaa, Vitalis y était-il bien traité; et, sinon, ne serait-on pas à temps encore d'obtenir mieux? Mais il fallait savoir d'abord; et comment faire parler le notaire? Du jour où elle avait été sûre d'aimer ailleurs, Basilida avait réduit à presque rien l'intimité conjugale. Elle ne pouvait guère,—tant c'était peu l'usage du pays—refuser à M. Beaudésyme l'entrée de son lit, où peut-être lui-même ne s'imposait que par une sournoise vengeance, ayant du reste sa chambre à part. Mais s'il désirait davantage, c'est un plaisir tellement glacé qu'elle lui laissait prendre que de plus en plus il s'en déshabituait.

Aujourd'hui encore, Basilida se tenait dans la ruelle, assez loin de lui pour qu'on pût mettre un sabre entre eux. Mais elle savait que son corps, pour tout cela, n'était point devenu indifférent à ce faune, dont elle sentait, tout près d'elle, le poil. Il fallait qu'il parlât, pourtant; son parti en était pris.