Mme Beaudésyme savait le fond qu'il fallait faire de cette louange. Aussi assura-t-elle M. Cassoubieilh, en le quittant, qu'ayant toujours mis sa confiance au clergé de sa paroisse, elle se passerait de chercher des grands hommes ailleurs.
Rien que cette flatterie était la preuve, à son sens, d'une vertu suffisante pour que se dissipât, aussitôt qu'il fut dans l'église, le souffle de soupçon qui avait, un instant, ridé sa bienveillance. Et la pensée ne lui vint pas que peut-être la conscience de la notaresse était pareille à ces eaux de cristal qui dorment sur un lit de vase.
En s'éloignant de Sainte-Marthe, la jeune femme se dirigea vers le bureau de tabac que tenait, près du Jardin Public, Mlle de Lahourque, à l'enseigne de l'Agneau Pascal. Elle s'y fournissait de cigares à cinq sous pour son mari, des conchas qu'il y jugeait meilleurs, et qui étaient parmi ses luxes un de ceux qui scandalisaient Ribamourt. Au sein de l'adultère, Mme Beaudésyme ne se laissait pas d'avoir pour lui les soins d'une ménagère attentive. Elle dépensait beaucoup de son temps à ordonner le confort d'un homme qu'elle n'aimait pas, ni peut-être n'estimait pas davantage.
La boutique étroite et longue, où Mlle Victorine de Lahourque vendait, outre du tabac, de menus objets de ménage et de piété, des joujoux, diverses sucreries, des souvenirs de Ribamourt en étain,—était aussi un bureau de conversation; elle-même une personne maigre, pieuse, aristocratique. Le singulier c'est que, fille de petits aubergistes, la seule erreur d'un secrétaire de mairie lui avait valu cette particule dont, toute jeune déjà, elle devint si vaine, et préoccupée, que toute sa vie en fut, en quelque manière orientée, et qu'on l'avait vue, honnête et d'assez jolie figure, refuser plusieurs prétendants fort sortables à sa condition. La première fois, enfant encore et dont les robes n'étaient pas bien longues, comme elle avait parlé de mésalliance, son père, après s'être fait expliquer ce que c'était, lui apprit ce que c'est qu'une fille noble qu'on corrige. La mémoire lui en resta si cuisante, qu'elle en oublia le mot sous le manteau de la cheminée. Mais son étrange manie, qui pour tout cela ne fut pas exorcisée, lui fit désormais découvrir assez de prétextes pour écarter la roture ou la bourgeoisie même des prétendants, sans en passer par les callosités des mains du vieux Lahourque. Son illusion, du reste, avec le temps, n'avait fait que grandir et s'enraciner. Elle était seule, ce jour-là au magasin, ou, comme elle aimait mieux qu'on dît: au bureau. Sa commise, fillette négligée aux cheveux en broussaille, avait congé de l'après-midi; et la chaleur, encore assez de rigueur en dépit des ombres déjà longues, pour tenir les clients chez soi. Assise derrière le comptoir, où s'échiquetaient les papiers Job et les boîtes d'allumettes suédoises, où il y a écrit: joie—elle faisait chatoyer dans sa tête argentée, aux traits délicats, les belles couleurs de ses rêves familiers.
—Bonjour, Mademoiselle de Lahourque, dit Basilida, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
Et elle referma avec soin la porte, qui, depuis trois lustres peut-être, «forçait» sur les carreaux.
—Bonjour, Madame la notaresse, répondit Victorine. Et, comme elle faisait depuis quinze ans plusieurs fois par jour, elle observa:
—Comme c'est ennuyeux, cette porte.
A quoi Basilida, selon le rite enseigné par six ans de mariage, répondait:
—Il faudrait y mettre un peu d'huile.