Le fait est que M. Lubriquet-Pilou, informé depuis plusieurs années de cette conquête, était obligé, pour soutenir son caractère, de venir chaque jour acheter son tabac à l'Agneau Pascal. Comme il n'en fumait guère que pour trois ou quatre sous par jour, la buraliste le lui préparait d'avance en petits paquets de couleur, et sans pailles. Ah! que ne les pouvait-elle orner de fleurs, de ces cloches et ces calices des champs dont l'allégorie veut dire espoir, amour qui n'ose, battements du cœur.
—N'importe, dit Mme Beaudésyme. Je me sauve. Un homme comme ça... doit avoir mille choses à vous dire.
—Oh! il vient plus tard, beaucoup plus tard, et presque jamais quand je suis seule.
—Il n'ose pas, voyez-vous.
—Lui, ne pas oser, se récria la vieille fille, du même ton que si on lui avait dit: «Le soleil est noir.»
Mais Basilida avait raison. Le Séducteur éprouvait autant d'émoi que sa victime, dès qu'ils étaient réduits au tête à tête. Ces jours-là, M. Lubriquet ne s'attardait pas au comptoir où tous deux, sans presque mot dire et les yeux baissés, se tenaient chacun de son côté, jusqu'à ce que la commise revenant de courses, ou quelque acheteur qui croyait en entrant soudain leur faire une malice les tirât d'embarras.
—A demain donc, Mademoiselle Victorine, disait le trésorier comme pour clore une longue causerie, je vous dirai ce que c'est. La buraliste maudissait l'importun, en se disant: «Il allait parler. Qu'allait-il dire? Et demain serons-nous seuls?» Lui s'en allait le nez au vent, et tel un vainqueur, en sifflotant la romance que tout Ribamourt lui connaissait:
| Songe que, d'un regard, la colombe peureuse |
| Fait coucher à ses pieds le lion du désert (bis). |
qui résonnait, en décroissant, discrètement et tendrement comme un aveu, dans le cœur de Victorine.
Cependant la conversation des deux femmes avait dévié; et c'est M. Lescaa qui était sur le tapis. Qui dira pourquoi la buraliste avait fini par le mêler à ses songes, non pas sans qu'il les eût devinés? A cause, peut-être, qu'à plusieurs fois il l'avait conseillée dans ses affaires, aidée plus souvent encore, en souvenir de la mère Lahourque, jadis cuisinière chez ses parents, et qui avait été la nourrice de son unique sœur, morte au sortir de l'enfance, et dont la peine lui avait duré toute sa vie.