Et sans le bien savoir, c'est peut-être d'avoir peur que cherchait Sabine, sous ces voûtes dont la ténèbre, mais la transparence, faisaient songer aux abîmes de la mer. A travers le silence odorant des bois, le seul bruit de ses pas lui suggérait l'écho d'une autre présence. Oppressée de chaleur, elle se laissa tomber sur le versant d'un bloc de pierre, et déboutonna le haut de son corsage. Un peu de ses jeunes seins, dont l'éclat mat brilla dans la verdeur de l'ombre, était comme d'une ondine au fond de l'eau. Elle-même, il lui semblait être au cœur d'une émeraude. Elle avait croisé les bras derrière sa tête, et ce geste qui lui avait fait respirer l'odeur et l'acidité de son propre corps, la fit songer à ces violettes qui fermentent au soleil après une pluie d'orage.

Sabine fronça les narines voluptueusement, les yeux clos. C'est cela, se dit-elle, que pensent les chattes toutes seules, en se caressant contre un meuble. «Ah, soi-même ne pouvoir s'aimer.»

Tout l'accablait de langueur, la tiédeur de ce jour immobile, l'odeur des feuilles, le silence profond. Soudain elle se cambra comme un arc; ses jambes battirent brusquement sous sa jupe, sa tête se renversa plus en arrière... Et quand elle rouvrit les yeux, elle aperçut un peu d'azur à travers les branches.

Sabine s'était reprise à écouter le mutisme des choses. Qu'elle se sentait seule au milieu de l'ombre ronde et verte. Elle pourrait crier ici de toute sa gorge: personne ne l'entendrait.

Pourtant elle se sentait enveloppée d'une présence sourde, innombrable, puissante. Si près de la terre, elle était comme un enfant qui, blotti au giron d'une femme endormie, en écoute battre le cœur. Qui me dirait, songea-t-elle, tout ce qui respire, parmi les choses; tant d'êtres que l'on ne connaît pas. Ces dieux nus dont elle riait l'autre jour, qui se cachent sous l'écorce des chênes et sentent la chèvre... on dit que ce sont des démons: s'il y en avait pourtant! et d'autres moins distincts, mais plus terribles encore, dont on est parfois frôlé dans ses rêves. Elle plongea ses regards au fond de la forêt: rien ne bougeait et ne semblait vivre, ni aucun souffle jusqu'en haut des branches, qui agitât l'odorante immobilité. Mais ce n'était que le sommeil d'une vie sans limites. Enivrée et lasse, dans l'implacable midi, l'âme de la terre dormait.

Et voici, tout à coup, qu'il lui semble d'entendre marcher derrière les arbres. Oui, l'on dirait un pas, très loin ou tout près. Et quelle chose! Un pas nu. Baigneur de hasard; satyre, chemineau, enfants de la terre, mystère ou peut-être péril? N'a-t-elle pas vu luire, à travers les feuilles, un regard semblable à ces yeux que lui fait, quand ils sont seuls, Me Beaudésyme? Et les branches s'entr'ouvrent:

—Bonjour, Mademoiselle Guiche, dit le notaire. Vous n'avez pas peur, si loin...

—Non, balbutie la jeune fille. C'est-à-dire... Bonjour, Monsieur.

Avec ces étranges yeux, toujours, il approche. Il n'est pas pieds nus, mais en espadrilles, et porte un fusil qu'il pose contre le fût d'un chêne, et s'assied sur le bord de la pierre, à la gauche de l'enfant qui recule en rabattant ses jupes, afin peut-être de lui faire place.

—Ah, vous êtes toute seule, reprend-il, en faisant voir l'éclat aigu de ses dents de loup. Moi aussi, Ernaütou est au diable, avec les chiens. Et quelqu'un m'a dit...