Le bar du Léviathan est dans le sous-sol. Il semble d'abord qu'on aille visiter les égouts; et, quand on y est, c'est comme un paquebot énorme d'acajou et de cuir, qui se serait enlisé là solidement. Tout y est démesuré d'aspect, massif, confortable; et les gens qu'on y voit boire ont l'air, en plus moderne, des compagnons d'Ulysse dans la caverne de Polyphème. Mais ce bon géant n'y est pas à cette heure-ci, ni lui ni personne, ou presque. Derrière son comptoir, qui ressemble un peu à un monument mégalithique, le barman en smoking blanc somnole; et, seul, à quelques kilomètres dans la direction du billard, un monsieur joue aux dominos avec une personne en robe princesse. De temps en temps, il jure; et elle alors, en bombant sa gorge, fait éclater les facettes d'un rire aride et étincelant.
Lord les regarde avec indignation, comme s'ils lui volaient quelque chose; mais bientôt ils disparaissent par une porte de fond dans les profondeurs de quelque autre caverne; et ces vastes solitudes restent uniquement vouées à l'amitié fraternelle.
Imogène et le jeune homme sont assis dans une espèce de demi-lune, parmi les coussins d'un hémicycle de cuir capitonné. Un peu de jour, qui filtre sur leurs têtes par un soupirail de verre à bouteilles, se mélange tristement avec la lumière électrique.
—Qu'est-ce que vous buvez là, Lord?
—Toujours le même, wiskey and soda.
—Ah! cette chose qui vous met dans des transes. Je voudrais goûter.
—Oh! vous n'avez jamais, même en Amérique? Je vais demander un verre pour vous.
—Vous ne voulez pas que je boive au vôtre?
Lord le lui tend: les doigts de sa soeur se posent sur les siens autour du cristal, de façon qu'elle porte à la fois vers ses lèvres le verre et la main du jeune homme.
—Vous tremblez, dit-elle. (Et elle boit.) Pouah! que c'est mauvais. Faites-m'en boire encore, voulez-vous. Qu'y a-t-il? Vous êtes tout pâle. C'est vrai que je vous trouve très changé par ce voyage,—tout à fait un homme, maintenant. Je ne pourrais plus vous prendre sur mes genoux, vraiment.