«Tu ne viens plus me voir. Qu'y a-t-il de cassé? Est-ce par jalousie, comme prétend cette La Mortagne, et pour le gros brun, encore: c'est bien ridicule. Tu sais qu'il n'y a entre lui et moi que des rapports d'affaires. Il m'achète de ce que je vends, voilà tout. Et toi, tu as de beaux yeux, mon chéri, et la bouche rouge; mais je ne puis pas vivre uniquement de cela: les oeillets, vois-tu, ça ne se mange point, ou si peu. Il y en a pourtant dont j'ai faim encore. Ah! jalouse, jalouse; viendras-tu demain, vers cinq heures, à la maison pardonner à ta
«FLORIDE.»
Madame Noël de Ribes à la baronne
de Mariolles.
«Ma chère enfant,
«Ta lettre m'a plus affligée que surprise, comme font les malheurs au déclin de la vie. Mais quel conseil te donnerai-je que de chercher la consolation auprès de Celui qui est seul à connaître le pli secret de nos coeurs? J'ai peur aussi de ne pas apporter à ces choses des façons de voir assez pareilles aux tiennes. Malgré qu'il y ait toujours entre femmes, et même de mère à fille, je ne sais quelle complicité de sentiments, il me semble que beaucoup de choses ont changé depuis ma jeunesse, que les deux sexes sont maintenant presque de plein-pied, en sorte qu'il y a aujourd'hui deux maris, pour ainsi dire, par ménage, et que la responsabilité des hommes a diminué avec leur pouvoir. Mais on ne leur en veut pas tenir compte, au contraire; et toi-même, que je n'aurais songé guère à accuser d'esprit moderne, je te vois plus irritée contre ton mari qu'envers cette Mme de San Buscar, pour qui il perce même à travers ta lettre une bizarre sympathie. Et je sens bien que jadis, c'est le mari qu'on aurait pardonné le plus facilement.
«Par contre, ma chère enfant, et quoique ce ne soit pas à moi de te reprocher une innocence aussi repliée, comment se peut-il que tu aies vécu, jusqu'à ton propre mariage, sans t'apercevoir que les épouses sont partout et toujours trompées? As-tu donc oublié cette pauvre Mme S... que son mari, malgré qu'elle pensât parfaitement, a fini, à force de hontes, par acculer au divorce dont il avait besoin pour épouser sa maîtresse,—et les yeux rouges de ma pauvre Aurélie, quand elle se réfugiait à Ribes, lasse d'être moquée par ton oncle avec des servantes, sous son propre toit,—ou encore cette malheureuse femme de notre régent, que son mari bat si fort quand il revient de courir la gueuse, qu'on dirait qu'il lui veut faire expier ses propres fautes?
«Au reste, quand je dis que les femmes sont trompées, ce n'est pas, pour la plupart, qu'elles l'ignorent, et ce n'est pas non plus qu'elles pardonnent par un effort du coeur. Mais la vie, peu à peu, les a mises dans cet heureux état d'indifférence où l'on prend les choses comme elles viennent, et surtout comme elles ne viennent pas. Et ne crois pas non plus à Francillon appliquant le «dent pour dent», ou à je ne sais quelle honteuse vengeance. Car, de l'homme à nous, la balance n'est pas égale, et en fait de trahison conjugale, si elle est mutuelle, c'est la femme qui a tout le tort. Mais veux-tu que je te dise le grand secret du mariage? C'est que la tendresse des époux n'y est qu'un moyen passager, quelque chose comme le luxe et les fleurs du vestibule chez les gens qui reçoivent; et, pour les femmes, au moins, le seul bonheur solide, tout ce qui rend la vie de ménage douce et sacrée, ce n'est pas le mari, c'est l'enfant. Que n'en es-tu là, ma pauvre Sylvère, déjà; quelle pitié, que ton mari t'ait laissé ouvrir trop tôt les yeux. Aussi bien, je crois, en effet, que tu l'aimes, beaucoup plus qu'il ne le mérite sans doute. Et qui donc vaut d'être aimé? Le plus humble amour que nous inspirons est comme la grâce, bien au-dessus de nos mérites.
«Sais-tu ce que tu devrais faire, pour mettre un peu d'ordre et de calme dans tes pensées: passer quelques jours à Versailles, chez les dames de Retraite. Tu n'ignores pas que c'est une maison qu'on a jointe depuis peu à ton ancien couvent, et où celles de ces dames qu'a fatiguées l'âge, ainsi qu'une longue pratique de l'enseignement, trouvent un emploi plus doux de leurs forces à recevoir et consoler quelques personnes de bonne société qui se jugent malheureuses, et parmi lesquelles leurs anciennes élèves, comme toi, sont particulièrement choyées. Tu y retrouverais cette Mère Marie des Prodiges que tu aimais tant, et à qui j'écris aujourd'hui même à ton sujet. Écris-lui de ton côté si tu te décides dans mon sens; ta lettre la trouvera avertie et tu pourras te rendre à Versailles tout de suite. Ces dames habitent l'ancien hôtel d'Aigrefeuille, qu'elles ont acheté. J'y fus, étant bien jeune encore, et n'en ai jamais oublié les hauts lambris ni le paisible parc. Huit jours passés dans cette ombre et sous ces muets ombrages te permettraient de démêler mieux, dans ton coeur, ce qu'il y a de durable ou de passager au fond de tes peines. Peut-être tes soupçons t'y apparaîtront-ils de moindre poids, à les examiner avec plus de soin. Peut-être aussi l'absence te rendra-t-elle plus précieuse à un mari auquel tu as sans doute trop laissé voir que tu étais sa chose.
«Adieu, ma chère fille, etc.
«Signé:«EMMELINE NOËL.»