«Mais avouez aussi, mon ami, depuis cinq mois qu'il me courtise, à trois bouquets par jour, en moyenne, ça fait quatre cent cinquante bouquets à deux sous, soit quarante-cinq francs de fleurs. Voilà ce qu'on nomme, sans doute, le fleuretage; eh bien, ça n'est pas assez; et vous-même étiez plus magnifique, à l'époque où j'habitais votre garno de coeur.
«Mais je ne vous écris pas purement pour vous conter ces ragots: c'est, à vrai dire, dans le but de vous demander quelque chose. Vous-même m'avez dit que la plupart des lettres de femmes n'en avaient point d'autre. Et, en passant, croyez-vous que celles des Messieurs ne soient toutes que pour offrir?
«Enfin, voici: quand on se marie, il ne suffit pas, malgré le proverbe, d'être deux. Comme pour les duels, outre les combattants, il faut encore des témoins; et, comme pour les duels, il y a des gens que ce rôle enchante, d'autres, non. J'ai peur que vous ne soyez de ces derniers; et pourtant j'ai besoin de vous, de votre bras, de votre signature, car enfin, réfléchissez: qui prendrais-je? Et pensez-vous qu'il y ait tant de gens de votre genre, avec qui, après avoir été au mieux, je ne sois pas restée au pire.
«C'est vrai qu'on a le droit, aujourd'hui, de prendre des femmes, pour ça. Mais vous savez, vous[2], que je n'en ai jamais aimé beaucoup l'usage, quand même la mode a pu, un temps, l'imposer à mes contemporaines; parmi tant d'autres choses non moins saugrenues; telles que la morphine, les Cinghalais, ou encore ces pièces de théâtre qu'on allait voir en bandeaux, et qui se passaient dans les pays froids.
Footnote 2:[ (return) ] Le correspondant de Mlle Dunois déclare n'en rien savoir.
«Et puis encore, qui prendre? Ah! si la marquise d'Iscamps n'était pas au lit, elle aurait marché, j'en suis sûre. Ses façons à mon égard ont toujours été si gracieuses que j'ai cru pouvoir la prévenir de l'événement. D'autant plus que ça doit lui faire plaisir que je me marie «dans la chapelle du domaine de Saint-Thiers-le-Capiau», car c'est là que nous bouclons la boucle, mon cher: une vieille terre, à plus d'une lieue des ateliers, et venant de la mère à Marigo, qui était fille (vous me suivez bien) du comte des Ardennes, ou Désardènes, une bonne famille du pays.
«Mais enfin vous voyez, d'après tout ça, que vous pouvez très bien venir. A la campagne, ce n'est jamais très cérémonie, je pense. Vous pourriez même passer deux ou trois jours d'avance à Saint-Thiers, où je serai (Dieudonné couchera à l'auberge, par convenance); et me donner un peu votre avis sur la maison, sur le vin, sur les domestiques, sur ce qu'il y a à faire, en général. Et quant au préjugé, au respect humain, etc., qui interdit d'assister aux noces d'une personne comme moi, j'espère que vous êtes au-dessus de ça, malgré toutes vos bigoteries.
«Pour en revenir à Mme d'Iscamps, elle est malade; mais elle m'a fait un cadeau tout de même: c'est une cafetière Empire. Je pense même qu'elle est de l'époque, car elle est dédorée, et, de plus, il y a leurs armes, ce qui est d'une grande politesse, ou d'une grande malice. Et on m'a donné bien d'autres jolies choses. Mon vieil ami, M. de Malapper, vous savez, ce petit gris qui a trois mille francs de rentes, et pour un million de bibelots chez lui; il est venu me voir, l'autre jour, avec un air et un paquet bien enveloppés, et m'a dit:
«—Ma chère enfant, c'est la première fois que je me dessaisis d'un objet de mon cabinet. Mais vous feriez renier Dieu quatre fois. «Là-dessus, il a démaillotté son poupon: c'était quelque chose de petit, de sale; ça ressemblait à un chandelier, à moins que ce ne fût quelque chose pour friser les cheveux, ou pour couper les légumes; et M. de Malapper a ajouté:
«—C'est un ivoire du XIVe siècle; un moule de fauconnerie pour fabriquer des capuchons d'épervier (il le caressait avec amour); la base est en os et plus ancienne. Vous voyez: elle faisait sans doute partie d'un objet carolingien similaire, qui aura subi une réfection partielle. Et promettez-moi, ma chère enfant, si jamais vous veniez à mourir, et que vous n'en auriez pas l'emploi précis, de le léguer au Musée du Louvre.